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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Exilés, 1867

À auguste Brizeux

Théodore de Banville· 26 tercets, octosyllabes et alexandrins, 78 vers

Poëte, il est fini‖ l’âpre temps des épreuves.Quitte nos solitudes veuves,Et dors, libre et pensif,‖ bercé par tes grands fleuves !

Au milieu des brumes d’ArvorRepose ! Ta chanson‖ va retentir encorSur la lande où sont les fleurs d’or.

Heureux qui resta pur‖ en ces âges profanes !Longtemps les jeunes paysannesRépéteront tes vers,‖ de Tréguier jusqu’à Vannes !

Ton poëme, génie ailé,Volera sur le Scorf‖ et sur le doux Éllé,Aux voix de leurs brises mêlé.

Oui, le repos est bon‖ à l’homme qui travaille !Calme au sortir de la bataille,Dors, celte aux cheveux blonds,‖ honneur de la Cornouaille.

Je n’étais qu’un enfant joyeuxLorsque tu vins, armé‖ de l’arc mystérieux :Alors je te suivis des yeux.

Et, tel que les héros‖ à la belle chaussure,Toi, tu lançais d’une main sûreLes traits dont l’univers‖ adore la blessure.

Savant artiste, comme moiTu chéris l’harmonie‖ et son étroite loi :Elle eut les trésors de ta foi.

Ô prodige inouï !‖ Magnifique mystère !Malgré ses liens, l’ode austèreS’envole, et ses pieds blancs‖ ne touchent pas la terre.

Qu’un esprit saturé de fielBoive à sa coupe, où brille‖ un vin substantiel,Elle l’emporte au fond du ciel.

En vain ses préjugés‖ aiguillonnaient ses haines.C’en est fait, il n’a plus de chaînes :Tu le sais, fils béni‖ de la mer et des chênes !

Ô Brizeux, nous pouvons mourirSeuls, avant d’avoir vu‖ les roses refleurir !Mourons sans pousser un soupir.

Amoureux du vrai bien,‖ notre lyre sonoreSaluait le feu qui coloreAu lointain rougissant‖ la merveilleuse aurore.

Nous avons frappé le vautourQui se gorgeait de sang‖ dans les cœurs pleins d’amour ;Nous avons crié : « c’est le jour ! »

Eh bien, que le vulgaire‖ en ses funèbres fêtesAccoure aux grandeurs qu’il a faites !Le bruit et la louange‖ aiment les faux prophètes.

Nous, contents d’avoir méritéQu’elle n’ait pas pour nous‖ un regard irrité,Suivons la sainte vérité !

Quand se déchirera‖ sur le temple d’ivoireLa nuée orageuse et noire,Elle se chargera‖ d’éclairer notre gloire ;

Et, beaux de la haine du mal,Elle nous donnera‖ son reflet triomphalSur le seuil du ciel idéal !

Mais, hélas ! Tant d’amis‖ perdus à la même heure !Permets une fois que je pleure,Muse ! Car le silence‖ envahit ta demeure.

Ce prince parmi tes amants,Le grand Heine périt‖ au milieu des tourments,Les mains pleines de diamants.

Ô déesse ! Il tomba‖ sous le laurier insigne.Puis l’ange implacable désigneMusset pâle et sanglant,‖ qui s’éteint comme un cygne.

Ô cher et sage paresseux !Et tous deux pleins de jours !‖ Et voici qu’après euxLa tourmente emporte Brizeux !

Laisse-moi, laisse-moi‖ le pleurer ! La natureAllait bien à cette âme pureQui rêve maintenant‖ sous une dalle obscure !

Gémissez, fleuves qu’il chanta,Terre dont la mamelle‖ auguste l’allaita,Izol, et toi riant Létâ !

Oiseaux, feuillages, mer‖ à la voix de tonnerre,Qui jettes un cri funéraire,Enchantez son sommeil :‖ il était votre frère !

Près de vous, au jour redouté,Il se réveillera‖ pour l’immortalité,Brillant d’orgueil et de beauté.

Bellevue, juin 1858.

Versification

Forme
26 tercets (tercets)
Rimes
26(aaa)
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (39 de 8, 39 de 12)· profil 8, 6+6
Strophes
26 tercets
Mots à la rime
a épreuves / veuves / fleuves féminine, classiquea d’Arvor / encor / d’or masculine, classiquea profanes / paysannes / Vannes féminine, classiquea ailé / Éllé / mêlé masculine, classiquea travaille / bataille / Cornouaille féminine, classiquea joyeux / mystérieux / yeux masculine, classiquea chaussure / sûre / blessure féminine, classiquea moi / loi / foi masculine, classiquea mystère / austère / terre féminine, classiquea fiel / substantiel / ciel masculine, classiquea haines / chaînes / chênes féminine, classiquea mourir / refleurir / soupir masculine, classiquea sonore / colore / aurore féminine, classiquea vautour / d’amour / jour masculine, classiquea fêtes / faites / prophètes féminine, classiquea mérité / irrité / vérité masculine, classiquea d’ivoire / noire / gloire féminine, classiquea mal / triomphal / idéal masculine, classiquea heure / pleure / demeure féminine, classiquea amants / tourments / diamants masculine, classiquea insigne / désigne / cygne féminine, classiquea paresseux / eux / Brizeux masculine, classiquea nature / pure / obscure féminine, classiquea chanta / l’allaita / Létâ masculine, classiquea tonnerre / funéraire / frère féminine, classiquea redouté / l’immortalité / beauté masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Exilés, Paris, Fasquelle, 1899· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources