Les Exilés, 1867
Celle qui chantait
Voix solitaire, ô délaissée !Victime tant de fois blessée,Chère morte dont l’âme eut faimEt soif d’azur, ô Marceline,Dors-tu, sous la froide colline ?As-tu trouvé le calme, enfin ?
Quand, parmi la lente agonie,La douleur, qui fut ton génie,T’arrachait de tremblants aveux,Le souffle du maître faroucheEn passant déliait ta bouche,Et frissonnait dans tes cheveux.
Pâle, vouée à ta chimère,Tes dents mordaient la cendre amère ;T’en souvient-il, t’en souvient-il,À présent que tes yeux sans voilesS’emplissent de flamme et d’étoiles ?Tu n’acceptais pas ton exil !
Tu t’écriais, inassouvie :« Amour ! Je veux, dès cette vie,Ton délire immatérielEt tes voluptés immortelles :Puisque l’âme a gardé ses ailes,Il faut bien qu’on lui rende un ciel ! »
Non ! Tout désir qui nous déchireN’est qu’un avant-goût du martyre !Non, l’univers déshérité,Où toute vertu saigne et pleure,Ne peut pas nous donner une heure,Fût-ce au prix de l’éternité.
Qu’importe ! Marchons vers le rêve.L’ange a beau secouer son glaiveSur le seuil que cherchent nos pas,Rôdons aux portes entr’ouvertes !Cherchons sur les cimes désertesLa rose qui n’y fleurit pas !
Allons-nous-en vers le mirage !Écoutons à travers l’orageLa voix qui nous a désignésPour la félicité sereine,Et que l’ombre à la fin nous prenne,Vaincus, mais non pas résignés.
Vous le savez, brises fécondes,Torrents qui roulez dans vos ondesUne poussière d’astres clairs,Cascades qui volez en poudre,Sapins noirs brisés par la foudre,Rochers mordus par les éclairs !
Vous le savez ; et toi, nuit noire,Tu le vois, ce n’est pas la gloireQue suit le poëte aux beaux yeux.Ce n’est pas pour elle, ô nature !Qu’il verse à la race futureUn flot de chant mélodieux.
Ce n’est pas lui qu’on rassasieAvec cette vaine ambroisie ;Et dédaigneux du laurier vert,Au milieu de la multitudeIl garde la morne attitudeD’un sphinx regardant le désert.
Mais quand ses odes ingénuesSur le front immense des nuesDevancent l’aigle et le vautour,C’est qu’il dit à l’antre sonoreLa brûlure qui le dévore,Seulement altéré d’amour !
octobre 1859.
Versification
- Forme
- 11 sizains (sizains)
- Rimes
- 11(aabccb)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 11 sizains
- Mots à la rime
- a délaissée / blessée féminine, classiqueb faim / enfin masculine, classiquec Marceline / colline féminine, classiquea agonie / génie féminine, classiqueb aveux / cheveux masculine, classiquec farouche / bouche féminine, classiquea chimère / amère féminine, classiqueb souvient-il / exil masculine, classiquec voiles / d’étoiles féminine, classiquea inassouvie / vie féminine, classiqueb immatériel / ciel masculine, classiquec immortelles / ailes féminine, classiquea déchire / martyre féminine, classiqueb déshérité / l’éternité masculine, classiquec pleure / heure féminine, classiquea rêve / glaive féminine, classiqueb pas masculine, classiquec entr’ouvertes / désertes féminine, classiquea mirage / l’orage féminine, classiqueb désignés / résignés masculine, classiquec sereine / prenne féminine, classiquea fécondes / ondes féminine, classiqueb clairs / éclairs masculine, classiquec poudre / foudre féminine, classiquea noire / gloire féminine, classiqueb yeux / mélodieux masculine, classiquec nature / future féminine, classiquea rassasie / ambroisie féminine, classiqueb vert / désert masculine, classiquec multitude / attitude féminine, classiquea ingénues / nues féminine, classiqueb vautour / d’amour masculine, classiquec sonore / dévore féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
66 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Exilés, Paris, Fasquelle, 1899· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources