Les Exilés, 1867
Baudelaire
Toujours un pur rayon‖ mystérieux éclaireEn ses replis obscurs‖ l’œuvre de Baudelaire,Et le surnaturel,‖ en ses rêves jeté,Y mêle son extase‖ et son étrangeté.L’homme moderne, usant‖ sa bravoure stérileEn d’absurdes combats,‖ plus durs que ceux d’Achille,Et, fort de sa misère‖ et de son désespoir,Héros pensif, caché‖ dans son mince habit noir,S’abreuvant à longs traits‖ de la douleur choisie,Savourant lentement‖ cette amère ambroisie,Et gardant en son cœur,‖ lutteur déshérité,Le culte et le regret‖ poignant de la beauté ;La femme abandonnée‖ à son ivresse folleSe parant de saphirs‖ comme une vaine idole,Et tous les deux fuyant‖ l’épouvante du jour,Poursuivis par le fouet‖ horrible de l’amour ;La pauvreté, l’erreur,‖ la passion, le vice,L’ennui silencieux,‖ acharnant leur séviceSur ce couple privé‖ du guide essentiel,Et cependant mordu‖ par l’appétit du ciel,Et se ressouvenant,‖ en sa splendeur première,D’avoir été pétri‖ de fange et de lumière ;L’être vil ne pouvant‖ cesser d’être divin ;Le malheureux noyant‖ ses soucis dans le vin,Mais sentant tout à coup‖ que l’ivresse fataleOuvre dans sa cervelle‖ une porte idéale,Et, dévoilant l’azur‖ pour ses sens engourdis,Lui donne le frisson‖ des vagues paradis ;Le libertin voyant,‖ en son amer délire,Que l’ongle furieux‖ d’un ange le déchire,Et le force, avivant‖ cette blessure en feu,À traîner sa laideur‖ sous l’œil même de Dieu ;La matière, céleste‖ encor même en sa chute,Impuissante à créer‖ l’oubli d’une minute,Pâture du désir,‖ jouet du noir remord,Et souffrant sans répit‖ jusqu’à ce que la mort,Apparaissant, la baise‖ au front et la délivre ;Ô mon âme, voilà‖ ce qu’on voit dans ce livreOù le calme songeur‖ qui vécut et souffritAdore la vertu‖ subtile de l’esprit ;Voilà ce que l’on voit‖ dans ces vivantes rimesOù Baudelaire, épris‖ de l’horreur des abîmesEt fuyant vers l’azur‖ du gouffre meurtrier,Dédaigne de descendre‖ au terrestre laurier ;Dans cette œuvre d’amour,‖ d’ironie et de fièvre,Où le poëte au cœur‖ meurtri penche sa lèvreQue les mots odieux‖ ne souillèrent jamais,Vers la foi pâlissante,‖ ange des purs sommets,Et, triste comme Hamlet‖ au tombeau d’Ophélie,Pleure sur notre joie‖ et sur notre folie.
lundi 7 septembre 1874.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 25((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a éclaire / Baudelaire féminine, classiqueb jeté / étrangeté masculine, classiquea stérile / d’Achille féminine, classiqueb désespoir / noir masculine, classiquea choisie / ambroisie féminine, classiqueb déshérité / beauté masculine, classiquea folle / idole féminine, classiqueb jour / l’amour masculine, classiquea vice / sévice féminine, classiqueb essentiel / ciel masculine, classiquea première / lumière féminine, classiqueb divin / vin masculine, classiquea fatale / idéale féminine, classiqueb engourdis / paradis masculine, classiquea délire / déchire féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea chute / minute féminine, classiqueb remord / mort masculine, classiquea délivre / livre féminine, classiqueb souffrit / l’esprit masculine, classiquea rimes / abîmes féminine, classiqueb meurtrier / laurier masculine, classiquea fièvre / lèvre féminine, classiqueb jamais / sommets masculine, classiquea d’Ophélie / folie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
50 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Exilés, Paris, Fasquelle, 1899· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources