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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Exilés, 1867

La bonne lorraine

Théodore de Banville· distiques, alexandrins, 100 vers

Livrée aux léopards‖ anglais par Ysabeau,Notre France allait être‖ un cadavre au tombeau.Elle n’avait plus rien‖ de sa fierté divine,Et Suffolk et Talbot‖ lui broyaient la poitrine ;Plus de vaillance, plus‖ d’espoir, c’était la fin.Affolés par la peur‖ affreuse et par la faim,Les paysans quittaient‖ par troupes leurs villages.Ils s’enfuyaient et, las‖ de subir les pillages,Ils allaient vivre au fond‖ des bois avec les loups.Le roi de Bourges, cœur‖ inquiet et jaloux,Sans toucher son épée‖ où s’amassait la rouille,Docile, abandonnait‖ sa vie à la Trémouille ;Orléans semblait pris‖ déjà plus qu’à moitié,Lorsque Dieu vit la France‖ et la prit en pitié.C’est alors qu’il choisit,‖ pour sauver cette reine,Un champion, qui fut‖ la robuste Lorraine,La Lorraine où jamais‖ le travail ni les ansN’abattent la vertu‖ mâle des paysans.Dieu, nous plaignant, voulut‖ qu’elle prît la figureD’une vierge donnant‖ au ciel son âme pure,Comme une hostie offerte‖ à Jésus triomphantEt qu’elle tînt la hache‖ avec un bras d’enfant,Forte de son amour‖ et de son ignorance,Pour chasser l’étranger‖ qui dévorait la FranceComme un troupeau de bœufs‖ mange l’herbe d’un parc,Et la Lorraine alors‖ se nomma Jeanne D’Arc !Ô toi, pays de Loire,‖ où le fleuve étincelle,Tu la vis accourir,‖ cette rude pucelleQui, portant sa bannière‖ avec le lys dessus,Combattait dans la plaine‖ au nom du roi Jésus !Faucheuse, elle venait‖ faucher la moisson mûre,Et le joyeux soleil‖ dorait sa blanche armure.Elle pleurait d’offrir‖ des festins aux vautours,Et montait la première‖ aux échelles des tours.Partout sûre en son cœur‖ de vaincre, Orléans, Troyes,Malgré le bourguignon‖ vorace, étaient ses proies.Lorsqu’elle pénétrait‖ dans ces séjours de rois,On entendait sonner‖ dans le vent les beffroisAvec de grands cris d’or‖ pleins d’une joie étrange,Et le peuple ravi‖ la suivait comme un ange.Puis elle retournait,‖ héros insoucieux,À la bataille, et saint‖ Michel, au haut des cieuxFlamboyants, secouait‖ devant elle son glaive.Le roi Charles conduit‖ par elle comme en rêve,Et sacré sous l’azur‖ dans l’église de Reims ;Tant de succès hardis,‖ tant d’exploits souverains,Tant de force, Dunois,‖ Xaintrailles et LahireSuivant, joyeux, ce chef‖ de guerre au doux sourire ;Le grand pays qui met‖ des lys dans son blasonRessuscité des morts‖ malgré la trahison,Tout cela, tant l’histoire‖ est un muet terrible !Devait finir un jour‖ à ce bûcher horribleOù la pucelle meurt‖ dans un rouge brasier ;Et le songeur ne sait‖ s’il doit s’extasierDavantage devant‖ l’adorable martyre,Ou devant la guerrière‖ enfant qu’un peuple admire,Le rendant à l’honneur‖ après ses lâchetés,Et dont le sang d’agneau‖ nous a tous rachetés !Ô sainte, ô Jeanne D’Arc,‖ toi la bonne lorraine,Tu ne fus pas pour nous‖ avare de ta peine.Devant notre pays‖ aveugle et châtié,Pastoure, tu frémis‖ d’une grande pitié.Sans regret tu pendis‖ au clou ta cotte rouge,Et toi qui frissonnais‖ pour une herbe qui bouge,Tu mis sur tes cheveux‖ le dur bonnet de fer.Pour déloger Bedford‖ envoyé par l’enfer,Tu partis à la voix‖ de sainte Catherine !Et porter un habit‖ d’acier sur ta poitrine,Et t’offrir, brebis sainte,‖ au couteau du boucher,Et chevaucher pendant‖ les longs jours, et coucherSur le sol nu pendant‖ l’hiver, comme un gendarme ;Tu faisais tout cela‖ sans verser une larme,Jusqu’à ce que ta France‖ eût vengé son affront,Et, comme un lion fier,‖ secoué sur son frontSa chevelure, et par‖ tes soins, bonne pastoure,Eût retrouvé son los‖ antique et sa bravoure !Mais, oh ! Pourquoi dans tous‖ les temps blessée au flancLaisse-t-elle aux buissons‖ des taches de son sang ?Jeanne, à présent c’est toi,‖ c’est la Lorraine mêmeQue tient dans ses deux poings‖ l’étranger qui blasphème,Et qui brave ta haine‖ aux farouches éclairs.C’est lui, le dur teuton‖ d’Allemagne aux yeux clairs,Qui fauche tes épis‖ rangés en longue ligneDans la plaine, et c’est lui‖ qui vendange ta vigne.Tes fleuves désormais‖ ont des noms étrangers,Un bracelet hideux‖ pèse à tes pieds légers,Ô guerrière intrépide‖ et que la gloire allaite !Une chaîne de fer‖ serre ton bras d’athlète,Et la morne douleur‖ est au pays lorrain.Mais laisse venir Dieu,‖ le juge souverainQue servit ton génie,‖ et qui voit ta souffrance.Ne désespère pas,‖ regarde vers la France !Tu rallumas ses yeux‖ éteints, comme un flambeau ;C’est toi qui la repris‖ toute froide au tombeauEt qui lui redonnas‖ ton souffle ; elle te nommeDepuis ces jours anciens‖ libératrice, et commeAlors tu te donnas‖ pour elle sans faillir,Elle n’entendra pas‖ non plus sans tressaillirJusqu’en sa moelle, et sans‖ que la pitié la prenne,Le long sanglot qui vient‖ des marches de Lorraine !

30 mai 1872.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
50((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a Ysabeau / tombeau masculine, classiqueb divine / poitrine féminine, classiquea fin / faim masculine, classiqueb villages / pillages féminine, classiquea loups / jaloux masculine, classiqueb rouille / Trémouille féminine, classiquea moitié / pitié masculine, classiqueb reine / Lorraine féminine, classiquea ans / paysans masculine, classiqueb figure / pure féminine, classiquea triomphant / d’enfant masculine, classiqueb ignorance / France féminine, classiquea parc / D’Arc masculine, classiqueb étincelle / pucelle féminine, classiquea dessus / Jésus masculine, classiqueb mûre / armure féminine, classiquea vautours / tours masculine, classiqueb Troyes / proies féminine, classiquea rois / beffrois masculine, classiqueb étrange / ange féminine, classiquea insoucieux / cieux masculine, classiqueb glaive / rêve féminine, classiquea Reims / souverains masculine, classiqueb Lahire / sourire féminine, classiquea blason / trahison masculine, classiqueb terrible / horrible féminine, classiquea brasier / s’extasier masculine, classiqueb martyre / admire féminine, classiquea lâchetés / rachetés masculine, classiqueb lorraine / peine féminine, classiquea châtié / pitié masculine, classiqueb rouge / bouge féminine, classiquea fer / l’enfer masculine, classiqueb Catherine / poitrine féminine, classiquea boucher / coucher masculine, classiqueb gendarme / larme féminine, classiquea affront / front masculine, classiqueb pastoure / bravoure féminine, classiquea flanc / sang masculine, classiqueb même / blasphème féminine, classiquea éclairs / clairs masculine, classiqueb ligne / vigne féminine, classiquea étrangers / légers masculine, classiqueb allaite / d’athlète féminine, classiquea lorrain / souverain masculine, classiqueb souffrance / France féminine, classiquea flambeau / tombeau masculine, classiqueb nomme / comme féminine, classiquea faillir / tressaillir masculine, classiqueb prenne / Lorraine féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Exilés, Paris, Fasquelle, 1899· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources