Les Exilés, 1867
Érinna
À mon cher Philoxène Boyer qui a ressuscité la grande figure de Sappho dans un poème impérissable
Près du flot glorieux‖ qui baise Mitylène,Marchent, vierges en fleur,‖ de jeunes poétessesQui du soir azuré‖ boivent la fraîche haleineEt passent dans la nuit‖ comme un vol de déesses.
Elles vont, emportant‖ la brise dans leurs voiles,Vers le parfum sauvage‖ et les profonds murmures.Les lumières d’argent‖ qui tombent des étoilesSur leurs dos gracieux‖ mordent leurs chevelures.
Celle qui les conduit‖ vers la plage marine,C’est Érinna, l’orgueil‖ des roses éphémères,L’amante en qui revit‖ dans sa blanche poitrineLe grand cœur de Sappho,‖ pâture des chimères.
Elle leur parle ainsi,‖ grave, tenant la lyre,Le regard ébloui‖ de clartés radieuses,Et mêlant tendrement‖ la voix de son délireAux plaintes sans repos‖ des eaux mélodieuses :
« Vierges, dit-elle, enfants‖ baignés de tresses blondes,Vous dont la lèvre encor‖ n’est pas désaltérée,Le rhythme est tout ; c’est lui‖ qui soulève les mondesEt les porte en chantant‖ dans la plaine éthérée.
Poétesses, qu’il soit‖ pour vous comme l’écorceÉtroitement unie‖ au tronc même de l’arbre,Ou comme la ceinture‖ éprise de sa forceQui dans son mince anneau‖ tient notre flanc de marbre !
Qu’il soit aussi pour vous‖ la coupe souveraineOù, pour garder l’esprit‖ vivant de l’ancien rite,Le vin, libre pourtant,‖ prend la forme sereineMoulée aux siècles d’or‖ sur le sein d’Aphrodite !
Le cercle où, par les lois‖ saintes de la musique,Les constellations‖ demeurent suspendues,N’affaiblit pas l’essor‖ de leur vol magnifiqueEt dans l’immensité‖ les caresse éperdues.
Tel est le rhythme. Enfants,‖ suivez son culte aride.Livrez-lui le génie‖ en esclaves fidèles,Car il n’offense pas‖ l’auguste Piéride,En entravant ses pieds‖ il l’enveloppe d’ailes !
Mais surtout, mais surtout‖ que vos âmes soient blanchesComme la neige où rien‖ d’humain n’a mis sa trace !Blanches comme l’horreur‖ pâle des avalanchesQui roule au flanc des monts‖ irrités de la Thrace !
Ah ! S’il est vrai qu’il faut‖ à la fureur lyriqueDes victimes dont l’âpre‖ amour ait fait sa proieEt que l’ardente soif‖ d’un bonheur tyranniqueTorture encor par la‖ douleur et par la joie,
Ah ! Du moins, jeunes sœurs,‖ que la pensée altièreAffranchisse vos sens‖ de toutes les souillures !Ivres de volupté‖ pourtant, que la matièreNe vous offense pas‖ de ses laideurs impures !
Car celle qui, pour fuir‖ le fardeau de la vie,Impose à son extase‖ une forme sensible,Et veut boire, au festin‖ où son dieu la convie,Le vin matériel‖ dans la coupe visible,
Ne connaîtra jamais‖ l’implacable démenceQui met dans nos regards‖ la clarté des auroresEt qui fait résonner‖ comme un sanglot immenseL’hymne de nos douleurs‖ sur des cordes sonores !
Celle qui n’ose pas‖ mépriser la natureEt qui, par les désirs‖ terrestres endormieDans l’engourdissement‖ où vit la créature,Ne sait pas, en tenant‖ la main de son amie,
Chaste et vierge, oublier‖ les liens qui l’étreignent,Et sentir qu’à ses pieds‖ se déchire un abîmeEt que son pouls s’arrête‖ et que ses yeux s’éteignentEt que la mort tressaille‖ en son cœur magnanime ;
Si, meurtrie et glacée,‖ au monde évanouie,Le sein brûlé des feux‖ de ses pleurs solitaires,Elle n’adore pas‖ la douleur inouïeDont les ravissements‖ courent dans ses artères,
Eh bien, que celle-là,‖ promise à l’hyménée,Reste dans la maison‖ où son devoir l’attache,Et, souriante, près‖ d’un jeune époux menée,File pensivement‖ une laine sans tache !
Elle n’entendra pas‖ les plaintes de la lyre,Et son pied, plus vermeil‖ que la rose naissante,N’abordera jamais‖ sur un léger navireLa Cythère adorable‖ et toujours gémissante
Mais vous, de vos grands cœurs,‖ du vol de vos pensées,Vous dont les doigts charmants‖ ne filent pas de laine,Suivez jusqu’à l’éther‖ les ailes élancées,Ô vierges sans souillure,‖ orgueil de Mitylène !
Et dites au ruisseau‖ dont la voix se lamenteQue rien n’est plus martyre‖ après la poésie,Et qu’il n’est pas de flot‖ pour rafraîchir l’amanteDont la bouche brûlante‖ a goûté l’ambroisie ! »
Telle Érinna, livrée‖ à ses mâles tristesses,Sur le rivage ému‖ que le laurier décoreEnseignait le troupeau‖ rêveur des poétesses,Et l’écho de son cri‖ jaloux me trouble encore !
Et j’ai rimé cette ode‖ en rimes fémininesPour que l’impression‖ en restât plus poignante,Et, par le souvenir‖ des chastes héroïnes,Laissât dans plus d’un cœur‖ sa blessure saignante.
Ô rhythme, tu sais tout !‖ Sur tes ailes de neigeSans cesse nous allons‖ vers des routes nouvelles,Et, quel que soit le doute‖ affreux qui nous assiège,Il n’est pas de secret‖ que tu ne nous révèles !
Tu heurtes les soleils‖ comme un oiseau farouche.Ce n’est pour toi qu’un jeu‖ d’escalader les cimes,Et, lorsqu’un temps railleur‖ n’a plus rien qui te touche,Tu rêves dans la nuit,‖ penché sur les abîmes !
Septembre 1861.
Versification
- Forme
- 25 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 25(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 25 quatrains
- Mots à la rime
- a Mitylène / haleine féminine, classiqueb poétesses / déesses féminine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb murmures / chevelures féminine, classiquea marine / poitrine féminine, classiqueb éphémères / chimères féminine, classiquea lyre / délire féminine, classiqueb radieuses / mélodieuses féminine, classiquea blondes / mondes féminine, classiqueb désaltérée / éthérée féminine, classiquea l’écorce / force féminine, classiqueb l’arbre / marbre féminine, classiquea souveraine / sereine féminine, classiqueb rite / d’Aphrodite féminine, classiquea musique / magnifique féminine, classiqueb suspendues / éperdues féminine, classiquea aride / Piéride féminine, classiqueb fidèles / d’ailes féminine, classiquea blanches / avalanches féminine, classiqueb trace / Thrace féminine, classiquea lyrique / tyrannique féminine, classiqueb proie / joie féminine, classiquea altière / matière féminine, classiqueb souillures / impures féminine, classiquea vie / convie féminine, classiqueb sensible / visible féminine, classiquea démence / immense féminine, classiqueb aurores / sonores féminine, classiquea nature / créature féminine, classiqueb endormie / amie féminine, classiquea l’étreignent / s’éteignent féminine, classiqueb abîme / magnanime féminine, classiquea évanouie / inouïe féminine, classiqueb solitaires / artères féminine, classiquea l’hyménée / menée féminine, classiqueb l’attache / tache féminine, classiquea lyre / navire féminine, classiqueb naissante / gémissante féminine, classiquea pensées / élancées féminine, classiqueb laine / Mitylène féminine, classiquea lamente / l’amante féminine, classiqueb poésie / l’ambroisie féminine, classiquea tristesses / poétesses féminine, classiqueb décore / encore féminine, classiquea féminines / héroïnes féminine, classiqueb poignante / saignante féminine, classiquea neige / assiège féminine, classiqueb nouvelles / révèles féminine, classiquea farouche / touche féminine, classiqueb cimes / abîmes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Exilés, Paris, Fasquelle, 1899· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources