Les Exilés, 1867
La cithare
Déesse, dis comment‖ ce fut le roi, ton fils,Guerrier pareil aux dieux,‖ qui façonna jadisLa cithare, pieux‖ vainqueur du fleuve sombre,Puis inventa les chants‖ soumis aux lois du nombre,Envolés et captifs‖ et gardant leur trésorComme un voile fermé‖ par une agrafe d’or !Le soir baignait de feux‖ les cimes du Rhodope.Ces grands monts désolés‖ que la nue enveloppeS’enfuyaient dans la nuit‖ comme de noirs géants.Joyeux et regardé‖ par les antres béants,Orphée, au vent affreux‖ livrant sa chevelure,Ivre d’amour, épris‖ de toute la nature,Chantait, et, s’envolant‖ comme l’oiseau des airs,Son ode avait donné‖ la vie aux noirs déserts,Car les arbres lointains,‖ entraînés par la forceDes vers, orme touffu,‖ chêne à la rude écorce,Étaient venus, cédant‖ au charme de la voix ;Et voici qu’à présent‖ le feuillage d’un boisMélodieux, immense‖ et rempli de murmures,Sur le front du chanteur‖ étendait ses ramures ;Les rocs avaient fendu‖ la terre en un moment :Ils s’étaient approchés‖ mystérieusement,Et le torrent glacé,‖ qui pleure en son délire,Étouffait le sanglot‖ qui toujours le déchire.Du fond de l’éther vaste‖ et des cieux inconnusLes oiseaux, déployant‖ leur vol, étaient venus ;Puis, gravissant les monts‖ neigeux, mornes colosses,Les animaux tremblants‖ et les bêtes férocesEt les lions étaient‖ venus. Dans le ravin,Ils écoutaient, léchant‖ les pieds du roi divin,Ou pensifs, accroupis‖ dans une vague extase.Comme un aigle emportant‖ le rayon qui l’embrase,L’hymne sainte, agitant‖ ses flammes autour d’eux,Mettait de la clarté‖ sur leurs mufles hideux ;Attendris, ils versaient‖ des larmes fraternelles,Et la douceur des cieux‖ entrait dans leurs prunelles.Mais le héros chantait,‖ frémissant de pitié.Son front, par des rougeurs‖ de flamme incendié,Était comme les cieux‖ qu’embrasent des aurores.Mêlant ses vers au bruit‖ dont les cordes sonoresEmplissaient le désert‖ par leur voix adouci,Le pieux inventeur‖ des chants parlait ainsi :« Ô dieux, s’écriait-il,‖ écoutez la cithare !Dieux du neigeux Olympe‖ et du sombre TartareQui portez dans vos mains‖ le sceptre impérieux !Et vous aussi, titans,‖ aïeux de nos aïeux !Kronos ! Embrassant tout‖ dans ton vol circulaire !Et toi, bienheureux ! Zeus‖ brûlant ! Roi tutélaire,Indomptable, sacré,‖ terrible, flamboyant !Ô Zeus étincelant,‖ tonnant et foudroyant !Épouse du roi Zeus,‖ Hèra ! Qui seule animesTout, sur les pics de neige‖ et sur les vertes cimes,Quand se glissent au sein‖ de l’éther nébuleuxTa forme aérienne‖ et tes vêtements bleus !Rhéa ! Qui sur ton char‖ vénérable es traînéePar des taureaux, déesse,‖ ô vierge forcenéeQui t’enivres du bruit‖ des cymbales d’airain !Hypérion ! Strident,‖ tourbillonnant, serein,Titan resplendissant‖ d’or, qui, dans ta colère,Parais, œil de justice,‖ avec ta face claire !Ô Sélènè fleurie‖ aux cornes de taureau !Ô toi, robuste Pan,‖ qui sous le vert sureauPasses, chasseur subtil,‖ avec tes pieds de chèvre !Cypris nocturne, ayant‖ des roses sur ta lèvre !Écoutez-moi, vous tous,‖ dieux de gloire éblouis,Roi Ploutôn ! Poseidôn‖ roi ! Qui te réjouisDes flots ! Puissant Érôs !‖ Et toi, Titanienne,Vierge, archer au grand cœur,‖ reine Dictynienne,Qui bondis, et te plais,‖ dénouant tes liensSur la montagne verte,‖ aux aboiements des chiens !Hèphaistos, ouvrier‖ industrieux, qui hantesLes villes ! Bel Hermès !‖ Arès aux mains sanglantes !Perséphonè ! Lètô !‖ Reines aux bras charmants !Toi qui reçus la foudre‖ en tes embrassements,Sémélè ! Toi, puissant‖ Bacchos aux yeux affablesCeint de feuillages, né‖ sur des lits ineffables !Guerrier au front mitré,‖ dieu rugissant et doux,Ô toi qui meurs pour nous‖ et qui renais en nous !Vous, Charites aux noms‖ illustres, florissantesDont le fauve soleil‖ dore d’éblouissantesParures de rayons‖ les cheveux dénoués !Euménides ! Qui sur‖ vos beaux fronts secouezDes serpents agitant‖ sinistrement leurs queues,Et qui regardez l’eau‖ du Styx ! Déesses bleues,Écoutez la cithare !‖ ô démons redoutés !Esprits des bois et des‖ fontaines, écoutezLa cithare ! écoutez‖ le cri de sa victoire !Viens, écoute-la, nuit‖ sainte à la splendeur noire !Écoute-la, splendide‖ Éôs, qui sur les lysMets ta rose lumière !‖ écoute-la, Thémis.Écoutez-la, vous tous,‖ dieux ! Et vous, muses chastes !Et vous, Nymphes qui dans‖ les solitudes vastesÉparpillez dans l’air‖ votre chant innocent,Courant obliquement‖ et vous réjouissantDes antres ! Qui prenez‖ vos caprices pour guides,Et, rieuses, marchez‖ par des chemins liquides !Ô vierges qu’on admire‖ en vos jeux querelleursEt dont les jeunes fronts‖ sont couronnés de fleurs !Vous tous, guerriers, démons‖ bienfaisants, rois fidèles !Vous dont chaque pensée‖ errante en vos prunellesContient l’éternité‖ sereine d’une loi,Écoutez la cithare,‖ où gronde avec effroiL’orage des sanglots‖ humains, et d’où ruisselleComme un fleuve éperdu‖ la vie universelle !Ô dieux, pendant les nuits‖ sereines, anxieux,J’ai longtemps écouté‖ le bruit qui vient des cieux,D’où sans cesse le chant‖ des étoiles s’élanceSi doux, que nous prenons‖ ses voix pour le silence !Dieux comme vous, mais faits‖ de flamme et de clarté,Les grands astres épars‖ dans la limpiditéDe l’azur, triomphants‖ d’orgueil et de bravoure,Vivent dans la splendeur‖ blanche qui les entoure.Héros, nymphes, guerriers,‖ chasseurs, parmi les flotsDe clairs rayons, les uns‖ de leurs blancs javelotsPercent, victorieux,‖ des monstres de lumière ;Penchés sur des chevaux‖ à l’ardente crinière,Coursiers de neige ailés‖ au vol terrible et sûr,D’autres livrent bataille‖ à des hydres d’azur.Des vierges parmi les‖ lueurs orientalesVolent, de leurs cheveux‖ secouant des opales,Et le ciel, traversé‖ d’un éclair vif et prompt,S’enflamme au diamant‖ qui tressaille à leur front.Celles-là dans la mer‖ de feu blanche et sonorePuisent des flots ravis,‖ puis renversent l’amphoreAu flanc lourd traversé‖ par un reflet changeantD’où la lumière tombe‖ en poussière d’argent ;D’autres, aux seins de lys‖ et de neiges fleuries,Dansent dans les brûlants‖ jardins de pierreries,Et des astres pasteurs,‖ près des fleuves de blancsDiamants, dont les flots‖ sont des rayons tremblants,Conduisent leur troupeau‖ d’étoiles qui flamboie,Et tous chantent, joyeux‖ d’être lumière et joie !C’est leur chant écouté‖ dans la tremblante nuitPar l’arbre muet, par‖ le fleuve qui s’enfuit,Par la mer furieuse‖ et dont les flots sauvagesDéborderaient bientôt‖ leurs arides rivages,Qui fait que l’univers‖ par le nombre enchaînéObéit et demeure‖ à la règle obstiné ;Que l’arbre, noir captif,‖ boit aux sources divinesSans tenter d’arracher‖ de terre ses racines ;Que le fleuve sommeille,‖ oubliant ses douleurs,Et que l’ombre au vol noir,‖ laissant couler ses pleursEt son sang, d’où les fleurs‖ du matin vont éclore,Sans révolte et sans cris‖ s’enfuit devant l’aurore !Ce chant nous dit : « mortels‖ et dieux, pour ressaisirLa joie, élevez-vous‖ par le puissant désirVers le ciel chaste où l’ombre‖ affreuse est inconnue !Car, si vous le voulez,‖ à votre épaule nueDes ailes s’ouvriront,‖ et, dévorés d’amour,Vous monterez enfin‖ vers la lumière. Un jour,La mort, la nuit, cessant‖ de sembler éternelles,Fuiront devant le feu‖ sacré de vos prunelles,Et vos lèvres, buveurs‖ d’ambroisie et de miel,Boiront la clarté même‖ et la splendeur du ciel ! »Hélas ! Telles vers nous‖ leurs prières s’envolent ;Mais souvent, en leur clair‖ triomphe, ils se désolentParce que, dans la nuit‖ courant vers le trépas,Les hommes et les dieux‖ ne les entendent pas ! »C’est ainsi que chanta‖ le vénérable Orphée,Et des antres obscurs‖ une plainte étoufféeMonta comme un soupir‖ dans le désert profond ;Et les arbres aux durs‖ rameaux venus du fondDe la Piérie, en‖ fendant la terre noire,Pour ombrager le front‖ du roi brillant de gloire,Les hêtres, les tilleuls‖ et le chêne mouvantMurmuraient comme si‖ dans l’haleine du ventLeur feuillage eût voulu‖ jeter sa vague plainte.La gazelle timide,‖ oubliant toute crainte,Rêvait dans son extase‖ auprès des ours affreux ;Les tigres, qui semblaient‖ se consulter entre eux,Échangeaient, frissonnants,‖ des sanglots et des râles ;Les lions agitaient‖ leurs chevelures pâles ;Debout sur les rochers‖ qui suivaient les détoursDu fleuve plein d’un bruit‖ sinistre, les vautoursEt les aigles, ouvrant‖ leurs ardentes prunelles,Se tournaient vers Orphée,‖ ivres, battant des ailes,Palpitants sous le souffle‖ immense de l’esprit,Et regardaient ses yeux‖ pleins d’astres. Il reprit :« Ô dieux ! Les animaux‖ que notre orgueil dédaigneEt dont le flanc blessé‖ comme le nôtre saigne,Ces lions dont la faim‖ répugne aux lâchetés,Les chevaux bondissants,‖ les tigres tachetés,Ces aigles dont le vol‖ est comme un jet de flammes,Ces colombes du ciel,‖ ont comme nous des âmes.Le farouche animal,‖ par nous humilié,Si nous y consentions,‖ serait notre allié.Il nous parle et sans cesse‖ il nous offre à voix hauteD’entrer dans nos maisons‖ sans haine, comme un hôte ;Mais c’est en vain que les‖ gazelles dans les boisEt les oiseaux de l’air‖ avec leurs douces voixVeulent émouvoir l’homme‖ altéré de carnage,Car il a refusé‖ d’apprendre leur langage.Haïs par nous, leurs yeux‖ où l’espoir vit encorSe tournent vaguement‖ vers les demeures d’orOù leur intelligence‖ aimante vous devine ;Avides comme nous‖ de la clarté divine,Ils vous cherchent sans doute,‖ humbles et résignés,Mais vainement ! Pas plus‖ que nous, vous ne daignezPardonner à la brute‖ en vos haines funestes,Et vous détournez d’elle,‖ ô dieux, vos fronts célestes !J’ai vu cela ! J’ai vu‖ que dans le firmamentComme ici-bas, souffrant‖ du même isolementEt séparés toujours‖ par d’invincibles voiles,L’homme et les animaux,‖ les dieux et les étoilesVivaient en exil dans‖ l’univers infini,Faute d’avoir trouvé‖ le langage béniQui peut associer‖ ensemble tous les êtres,Les dieux-titans avec‖ les satyres champêtresEt la brute avec l’homme‖ et les astres vainqueurs,Celui qui domptera‖ par sa force les cœursDe tous ceux dont le jour‖ fait ouvrir les paupières,Et qu’entendront aussi‖ les ruisseaux et les pierres !Car les rocs chevelus‖ à la terre enchaînés,Les fleuves par le cours‖ des astres entraînés,Les arbres frissonnants‖ sous leurs écorces rudes,Les torrents dans la morne‖ horreur des solitudesVoudraient aussi vous voir‖ et pouvoir vous parler,Puisqu’en prêtant l’oreille‖ on entend s’exhalerParmi leur masse inerte‖ et dans leurs cheveluresDes essais de sanglots,‖ des restes de murmures ;Et ces vaincus, ô dieux,‖ que les noirs ouragansTourmentent dans la nuit‖ de leurs fouets arrogantsEt que mord la tempête‖ aux haleines de soufre,Voudraient vous dire aussi‖ que la nature souffre,Vainement attentifs‖ au seul bruit de vos pas :Aveugles et muets,‖ ils ne le peuvent pas.Et tel est le martyre‖ ineffable des choses !Vous n’entendez jamais‖ crier le sang des rosesEt nous demeurons sourds‖ aux plaintes des soleils.J’ai vu que tous ces durs‖ exils étaient pareilsEt que tout gémissait‖ de cette loi barbare,Alors j’ai de mes mains‖ façonné la cithare !Et dans ses flancs polis‖ au gracieux contourLe chant s’est éveillé,‖ terrible et tour à tourCaressant, qui bondit‖ en son vol avec rageEt gronde, sillonné‖ de feux, comme l’orage,Et jusqu’aux cieux meurtris‖ ouvre son large essorEt prend les cœurs domptés‖ en ses doux liens d’or.Il s’est éveillé dans‖ les flancs de la cithareEt s’est enfui ; puis, comme‖ un oiseau qui s’effare,Après avoir erré‖ dans son vol éperduJusqu’aux astres d’argent,‖ il est redescenduVers moi, souffle en délire,‖ et s’est posé, farouche,Avec l’essaim des mots‖ sonores, sur ma bouche.Muses, que l’Olmios‖ charme par son fracasEt dont on voit les pieds‖ légers et délicatsBondir autour de la‖ fontaine violetteOù toujours votre danse‖ agile se reflète !Vos chants ambroisiens,‖ vierges aux belles voix,Illustrent par des chœurs‖ les triomphes des rois,Et votre hymne, éclatant‖ comme un cri de victoire,Vole et fait retentir‖ au loin la terre noire.Déesses, dont les pieds‖ mystérieux et promptsGlissent, et dont la nuit‖ baise les chastes fronts !Vous dites le grand Zeus‖ déchaînant sur la plèbeDes titans monstrueux‖ les dieux nés de l’Érèbe,Puis enfermant au fond‖ d’un cachot souterrainBriarée au grand cœur‖ dans un enclos d’airain ;Et vous dites l’archer‖ Apollon à l’épéeD’or, plantant ses lauriers‖ sur la roche escarpéeQue leur feuillage obscur‖ couvre d’un noir manteau,Et foudroyant d’un trait‖ la serpente Pytho,Monstre énorme, sanglant,‖ dont la force sacréeD’Hypérion pourrit‖ la dépouille exécrée.Vous dites Lysios,‖ nourrisson triomphantDes nymphes, enlevé‖ sous les traits d’un enfantPrès de la mer, faisant‖ par un prodige insigneSur le mât des voleurs‖ croître et grimper la vigne,Et, sur la nef rapide‖ où coulait un vin doux,Devenant un lion‖ rugissant de courroux ;Vous dites, bondissant‖ en vos danses hardies,Aphroditè d’or aux‖ paupières arrondiesQui par le doux désir‖ prit les olympiensEt les hommes et les‖ oiseaux aériens,Et qui, vivante fleur‖ que sa beauté parfume,Apparut sur la mer‖ dans la sanglante écume !Et les heures alors,‖ filles du roi des cieux,Parèrent sa poitrine‖ et son cou gracieuxDe colliers brillants dont‖ la splendeur environneSa chair de neige, puis‖ ornant d’une couronneSon front ambroisien,‖ s’empressèrent encorPour attacher à ses‖ oreilles des fleurs d’or !Ô muses ! Bondissant‖ près des eaux ténébreuses,Vous célébrez ainsi‖ les victoires heureusesEt Cypris rayonnant‖ sur les flots onduleuxEt Bacchos couronné‖ de ses beaux cheveux bleus !Mais moi, je chante l’homme‖ et sa dure misèreEt les maux qui toujours‖ le tiennent dans leur serre,Pauvre artisan boiteux,‖ qui sous l’ombre, d’un murTravaille et forge, ayant‖ l’appétit de l’azur !Victime qui, de gloire‖ et de fange mêlée,Ne possède ici-bas‖ qu’une flamme voléeEt voit mourir les lys‖ entre ses doigts flétris !Être affamé d’amour,‖ qui dans ses bras meurtrisNe peut tenir pendant‖ une heure son amanteSans qu’un génie affreux‖ venu dans la tourmenteLa lui prenne sitôt‖ que cette heure s’enfuitEt, blanche, la remporte‖ aux gouffres de la nuit !Je dis le chant plaintif‖ des âmes prisonnièresEt des monstres fuyant‖ le jour en leurs tanières :Ce chant est deuil, espoir,‖ mystère, amour, effroi ;Il naît de ma poitrine‖ et s’exhale de moi,Et, lorsque vient le soir‖ dans la plaine glacée,Il porte jusqu’à vous‖ la profonde penséeDes tigres, des lions‖ songeurs au large flancCondamnés comme nous‖ à répandre le sang,Et des chevaux ardents‖ que la forêt protège,Et des chiens affamés‖ dans les déserts de neige,Et des oiseaux de flamme‖ au plumage vermeil,Et des aigles qui, pour‖ s’approcher du soleil,Volent dans la lumière‖ au-dessus de nos tombes,Et des biches en pleurs‖ et des blanches colombes !Surtout je suis la voix,‖ prompte à vous célébrer,De tout ce qui n’a pas‖ de larmes à pleurer.Le rocher vous regarde.‖ Hélas ! Pendant qu’il songe,Il sent la goutte d’eau‖ sinistre qui le ronge.Le flot tumultueux‖ déchiré de tourmentsVoudrait mêler des mots‖ à ses gémissements,Et son hurlement sourd‖ expire dans l’écume.L’arbre en vain tord ses bras‖ désolés dans la brume :La terre le retient ;‖ son feuillage mouvantN’a qu’un vague soupir‖ déchiré par le vent.Tous ces êtres que tient‖ la morne somnolenceSont pour l’éternité‖ murés dans le silence.C’est pourquoi la cithare‖ inconsolée, ô dieux,Pleure et gémit pour eux‖ en cris mélodieux,Et c’est pourquoi, sentant‖ dans mon cœur les morsuresCruelles et le feu‖ cuisant de leurs blessures,Je vous adjure encor‖ pour que votre pitiéTombe parfois sur l’être‖ obscur et châtié,Et délivre surtout‖ de leurs douleurs secrètesL’immobile captif‖ et les choses muettes ! »Ayant ainsi chanté‖ pour tous, le roi divinSe tut ; mais emplissant‖ les gorges du ravin,Un reste de sa plainte‖ émue errait encoreDouloureusement sur‖ la cithare sonore.La nuit tombait ; alors,‖ dans le grand désert nu,Comme si le neigeux‖ Olympe fût venuVers l’inventeur des chants,‖ et, pour trouver sa trace,Eût traversé le golfe‖ où dort la mer de Thrace,Et, portant sur sa tête‖ un ciel de diamants,Franchi les sables d’or‖ et les grands lacs dormants,Un mont parut, sauvage,‖ ébloui, grandioseEt noyé de lumière,‖ où dans la clarté roseLes immortels vêtus‖ de pourpre étaient debout.Secourables, semblant‖ avoir pitié de tout,Leurs regards enchantaient‖ par leurs clartés ailéesLa forêt sombre et les‖ étoiles désolées ;Et le divin Orphée,‖ interrogeant leurs yeux,Sentit grandir en lui‖ l’homme victorieuxEt bénit l’art des chants‖ en son cœur plein de joie ;Car sur le front des cieux‖ où leur blancheur flamboieLes astres, dont la voix‖ perçait l’éther jaloux,Resplendissaient de feux‖ plus riants et plus doux ;Et, consolés dans leur‖ mystérieux martyre,Les monstres effrayants‖ voyaient les dieux sourire.Déesse, vers l’oubli,‖ chargés de nos remords,Les longs siècles s’en vont ;‖ beaucoup de dieux sont mortsDepuis la nuit où l’Hèbre‖ en son eau révoltéeRoulait avec horreur‖ la tête ensanglantéeDu poëte, jouet‖ adorable des flots.Toujours depuis ce temps‖ des milliers de sanglotsHumains, jusqu’au seuil d’or‖ des célestes demeures,Inexorablement‖ suivent le vol des heures ;L’homme désespéré‖ ne voit devant ses yeuxQu’un voile noir cloué‖ sur la porte des cieux,Et, muré tout vivant‖ dans la nuit ténébreuse,Ne sait plus rien, sinon‖ que sa douleur affreuseDoit à jamais rester‖ muette, et qu’il est seul.Mais moi, baisant les pas‖ sacrés du grand aïeul,J’entends, j’entends encor‖ l’âme de la cithareExhaler ses premiers‖ cris vers le ciel avareQue sa voix frémissante‖ essayait d’apaiser,Et soupirer avec‖ la douceur d’un baiser !
novembre 1869.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 187((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a fils / jadis masculine, classiqueb sombre / nombre féminine, classiquea trésor / d’or masculine, classiqueb Rhodope / enveloppe féminine, classiquea géants / béants masculine, classiqueb chevelure / nature féminine, classiquea airs / déserts masculine, classiqueb force / écorce féminine, classiquea voix / bois masculine, classiqueb murmures / ramures féminine, classiquea moment / mystérieusement masculine, classiqueb délire / déchire féminine, classiquea inconnus / venus masculine, classiqueb colosses / féroces féminine, classiquea ravin / divin masculine, classiqueb extase / l’embrase féminine, classiquea d’eux / hideux masculine, classiqueb fraternelles / prunelles féminine, classiquea pitié / incendié masculine, classiqueb aurores / sonores féminine, classiquea adouci / ainsi masculine, classiqueb cithare / Tartare féminine, classiquea impérieux / aïeux masculine, classiqueb circulaire / tutélaire féminine, classiquea flamboyant / foudroyant masculine, classiqueb animes / cimes féminine, classiquea nébuleux / bleus masculine, classiqueb traînée / forcenée féminine, classiquea d’airain / serein masculine, classiqueb colère / claire féminine, classiquea taureau / sureau masculine, classiqueb chèvre / lèvre féminine, classiquea éblouis / réjouis masculine, classiqueb Titanienne / Dictynienne féminine, classiquea liens / chiens masculine, classiqueb hantes / sanglantes féminine, classiquea charmants / embrassements masculine, classiqueb affables / ineffables féminine, classiquea doux / nous masculine, classiqueb florissantes / d’éblouissantes féminine, classiquea dénoués / secouez masculine, classiqueb queues / bleues féminine, classiquea redoutés / écoutez masculine, classiqueb victoire / noire féminine, classiquea lys / Thémis masculine, classiqueb chastes / vastes féminine, classiquea innocent / réjouissant masculine, classiqueb guides / liquides féminine, classiquea querelleurs / fleurs masculine, classiqueb fidèles / prunelles féminine, classiquea loi / effroi masculine, classiqueb ruisselle / universelle féminine, classiquea anxieux / cieux masculine, classiqueb s’élance / silence féminine, classiquea clarté / limpidité masculine, classiqueb bravoure / entoure féminine, classiquea flots / javelots masculine, classiqueb lumière / crinière féminine, classiquea sûr / d’azur masculine, classiqueb orientales / opales féminine, classiquea prompt / front masculine, classiqueb sonore / l’amphore féminine, classiquea changeant / d’argent masculine, classiqueb fleuries / pierreries féminine, classiquea blancs / tremblants masculine, classiqueb flamboie / joie féminine, classiquea nuit / s’enfuit masculine, classiqueb sauvages / rivages féminine, classiquea enchaîné / obstiné masculine, classiqueb divines / racines féminine, classiquea douleurs / pleurs masculine, classiqueb éclore / l’aurore féminine, classiquea ressaisir / désir masculine, classiqueb inconnue / nue féminine, classiquea d’amour / jour masculine, classiqueb éternelles / prunelles féminine, classiquea miel / ciel masculine, classiqueb s’envolent / désolent féminine, classiquea trépas / pas masculine, classiqueb Orphée / étouffée féminine, classiquea profond / fond masculine, classiqueb noire / gloire féminine, classiquea mouvant / vent masculine, classiqueb plainte / crainte féminine, classiquea affreux / eux masculine, classiqueb râles / pâles féminine, classiquea détours / vautours masculine, classiqueb prunelles / ailes féminine, classiquea l’esprit / reprit masculine, classiqueb dédaigne / saigne féminine, classiquea lâchetés / tachetés masculine, classiqueb flammes / âmes féminine, classiquea humilié / allié masculine, classiqueb haute / hôte féminine, classiquea bois / voix masculine, classiqueb carnage / langage féminine, classiquea encor / d’or masculine, classiqueb devine / divine féminine, classiquea résignés / daignez masculine, classiqueb funestes / célestes féminine, classiquea firmament / isolement masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquea infini / béni masculine, classiqueb êtres / champêtres féminine, classiquea vainqueurs / cœurs masculine, classiqueb paupières / pierres féminine, classiquea enchaînés / entraînés masculine, classiqueb rudes / solitudes féminine, classiquea parler / s’exhaler masculine, classiqueb chevelures / murmures féminine, classiquea ouragans / arrogants masculine, classiqueb soufre / souffre féminine, classiquea pas masculine, classiqueb choses / roses féminine, classiquea soleils / pareils masculine, classiqueb barbare / cithare féminine, classiquea contour / tour masculine, classiqueb rage / l’orage féminine, classiquea essor / d’or masculine, classiqueb cithare / s’effare féminine, classiquea éperdu / redescendu masculine, classiqueb farouche / bouche féminine, classiquea fracas / délicats masculine, classiqueb violette / reflète féminine, classiquea voix / rois masculine, classiquea prompts / fronts masculine, classiqueb plèbe / l’Érèbe féminine, classiquea souterrain / d’airain masculine, classiqueb l’épée / escarpée féminine, classiquea manteau / Pytho masculine, classiqueb sacrée / exécrée féminine, classiquea triomphant / enfant masculine, classiqueb insigne / vigne féminine, classiquea doux / courroux masculine, classiqueb hardies / arrondies féminine, classiquea olympiens / aériens masculine, classiqueb parfume / écume féminine, classiquea cieux / gracieux masculine, classiqueb environne / couronne féminine, classiqueb ténébreuses / heureuses féminine, classiquea onduleux / bleus masculine, classiqueb misère / serre féminine, classiquea mur / l’azur masculine, classiqueb mêlée / volée féminine, classiquea flétris / meurtris masculine, classiqueb amante / tourmente féminine, classiquea s’enfuit / nuit masculine, classiqueb prisonnières / tanières féminine, classiquea effroi / moi masculine, classiqueb glacée / pensée féminine, classiquea flanc / sang masculine, classiqueb protège / neige féminine, classiquea vermeil / soleil masculine, classiqueb tombes / colombes féminine, classiquea célébrer / pleurer masculine, classiqueb songe / ronge féminine, classiquea tourments / gémissements masculine, classiqueb l’écume / brume féminine, classiqueb somnolence / silence féminine, classiquea dieux / mélodieux masculine, classiqueb morsures / blessures féminine, classiquea pitié / châtié masculine, classiqueb secrètes / muettes féminine, classiquea divin / ravin masculine, classiqueb encore / sonore féminine, classiquea nu / venu masculine, classiqueb trace / Thrace féminine, classiquea diamants / dormants masculine, classiqueb grandiose / rose féminine, classiquea debout / tout masculine, classiqueb ailées / désolées féminine, classiquea yeux / victorieux masculine, classiqueb joie / flamboie féminine, classiquea jaloux / doux masculine, classiqueb martyre / sourire féminine, classiquea remords / morts masculine, classiqueb révoltée / ensanglantée féminine, classiquea flots / sanglots masculine, classiqueb demeures / heures féminine, classiquea yeux / cieux masculine, classiqueb ténébreuse / affreuse féminine, classiquea seul / aïeul masculine, classiqueb cithare / avare féminine, classiquea d’apaiser / baiser masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
374 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Exilés, Paris, Fasquelle, 1899· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources