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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Exilés, 1867

La reine Omphale

Théodore de Banville· distiques, alexandrins, 204 vers

La reine Omphale était‖ assise, comme un dieu,Sur un trône ; ses lourds‖ cheveux d’or et de feuÉtincelaient ; Hermès,‖ pareil au crépuscule,Posant sa forte main‖ sur l’épaule d’Hercule,Se tourna vers la reine‖ avec un air subtil,Et lui dit : « le marché‖ des dieux te convient-il ?— Messager, répondit alors d’une voix graveLa lydienne, pars,‖ laisse-moi pour esclaveCe tueur de lions,‖ de sa forêt venu,Et je l’achèterai‖ pour le prix convenu. »Hermès, gardant toujours‖ sa pose triomphale,Reçut les trois talents‖ que lui donnait Omphale,Et, montrant le héros‖ aux muscles de titan,« Cet homme, lui dit-il,‖ t’appartient pour un an. »Parlant ainsi, le dieu‖ souriant de Cyllène,Comme un aigle qui va‖ partir, prit son haleineEt bondit ; il vola‖ de son pied diligentPlus haut que l’éther vaste‖ et les astres d’argent ;Puis au ciel, qu’une pourpre‖ éblouissante arrose,S’enfuit dans la vapeur‖ en feu du couchant rose.La lydienne au front‖ orné de cheveux rouxAbaissa sur Hercule‖ un œil plein de courroux,Et lui cria, superbe‖ et de rage enflammée,En touchant la dépouille‖ auguste de Némée :« Esclave, donne-moi‖ cette peau de lion. »Hercule, sans colère‖ et sans rébellion,Obéit. La princesse‖ arrangea comme un casque,Sur sa tête aux cheveux‖ brillants, l’horrible masqueDu lion, puis mêla,‖ plus irritée encor,La crinière farouche‖ avec ses cheveux d’or,Et, levant par orgueil‖ sa tête étincelante,Se fit de la dépouille‖ une robe sanglante.« Esclave, que le sort‖ a courbé sous ma loi,Reprit-elle en mordant‖ sa lèvre, donne-moiTes flèches, ton épée‖ et ton arc, et déchireCe carquois. » le héros‖ obéit. Un sourireIneffable éclairait,‖ comme un rayon vermeil,Son front pensif, hâlé‖ par le fauve soleil.Pourquoi vas-tu, couvert‖ de meurtres et de crimes,Par les chemins, sous l’œil‖ jaloux des dieux sublimes ?Dit Omphale. Tu fuis‖ dans l’univers sacré,Toujours ivre de sang‖ et de sang altéré ;Tu fais des orphelins‖ désolés et des veuvesDont le sanglot amer‖ se mêle au bruit des fleuves ;Ton pied impétueux‖ ne marche qu’en heurtantDes cadavres ; l’horreur‖ te cherche, et l’on entendCrier derrière toi‖ les bouches des blessures.Comme un chien dont les dents‖ sont rouges de morsures,Et qui, repu déjà,‖ pour se désaltérerCherche encore un lambeau‖ de chair à déchirer,Tu peuples d’ossements‖ la terre et les rivages,Et tu n’épargnes même,‖ en tes meurtres sauvages,Ni les rois au front ceint‖ de laurier, ni les dieux ;Mais s’ils ont fui devant‖ ce carnage odieux,Comme rougir la terre‖ est ton unique joie,Tu cherches les serpents‖ et les bêtes de proie.C’est par de tels exploits‖ que tu te signalas ;Mais la terre en est lasse‖ et le ciel en est las ;Les fleuves rugissants,‖ dans leurs grottes profondes,Ne veulent plus rouler‖ du sang avec leurs ondes ;Tes pas lourds font horreur‖ aux grands bois chevelus,Et, lasse de te voir,‖ la terre ne veut plusCacher au fond du lac‖ pâle ou de la caverneTa moisson de corps morts‖ promis au sombre Averne.Et c’est pourquoi les dieux,‖ qui seront tes bourreaux,M’ont fait des bras d’athlète‖ et le cœur d’un hérosPour vaincre l’oiseleur‖ affreux du lac Stymphale,Car ils réserveront‖ à la gloire d’OmphaleDe dompter un brigand,‖ pourvoyeur des tombeauxOuverts, dût-elle avoir‖ comme toi des lambeauxDe chair après ses dents‖ et du sang à la bouche,Et déchirer le cœur‖ d’un assassin farouche. »« — Ô reine, répondit Hercule doucement,Amazone invincible‖ au cœur de diamant !Quand tu parais, on croit‖ voir, à ta noble taille,Un jeune dieu cruel‖ armé pour la bataille.Ton regard, que la Grèce‖ a tant de fois vanté,S’embrase comme un astre‖ au ciel épouvanté,Et sur ton sein aigu,‖ que la blancheur décore,Tes cheveux rougissants‖ ont des éclats d’aurore.Encor tout jeune enfant‖ par le jour ébloui,J’eus pour maître Eumolpos,‖ et je puis, comme lui,Célébrer la fierté‖ charmante et le sourireD’une déesse blonde,‖ ayant tenu la lyre.Mais lorsque je parus‖ sous le regard sereinDes cieux, portant cet arc‖ et ce glaive d’airain,La terre gémissait,‖ nourrice des colosses,Sous la dent des brigands‖ et des bêtes féroces.Des bandits, embusqués‖ près de chaque buisson,Arrêtaient le passant‖ pour en tirer rançon ;Dans leur démence avide,‖ ils bravaient les tonnerresDe Zeus ; tout leur cédait,‖ et les plus sanguinaires,Ayant jeté l’effroi‖ dans les murs belliqueuxDes villes, emmenaient‖ les vierges avec eux.Les dieux même oubliaient‖ la justice. La pesteSoufflait sinistrement‖ son haleine funesteDans les marais par l’eau‖ dormante empoisonnés ;Mordant les arbres noirs‖ déjà déracinés,Des monstres surgissaient,‖ hideux, couverts d’écaillesRenaissant du sang vil‖ versé dans leurs batailles.De lourds dragons ailés‖ se traînaient sur les eauxDans leur bave, jetant‖ le feu par leurs naseaux,Et flétrissaient les fleurs‖ de leurs souffles infâmes.Ô guerrière fidèle,‖ est-ce toi qui me blâmes ?Quand j’avais nettoyé‖ les sourds marais dormantsEn détournant le cours‖ d’un fleuve aux diamantsGlacés ; quand les dragons,‖ le long des feuilles sèches,Se traînaient sur le sol,‖ déchirés par mes flèches,J’allais porter secours‖ à des vierges, tes sœurs ;Je tuais les brigands‖ furtifs, les ravisseurs,Et, près des lacs noyés‖ dans les vapeurs confuses,J’écrasais de mes mains‖ les artisans de ruses,Afin de ne plus voir‖ leurs vols insidieux,Et sans m’inquiéter‖ s’ils étaient rois ni dieux !Reine, tu te trompais,‖ tout ce qui souffre m’aime.Ah ! Si j’ai quelquefois‖ combattu pour moi-mêmeEt pour sacrifier‖ à mon orgueil, du moinsCe fut contre les dieux‖ indolents, qui, témoinsDe mes travaux, craignaient‖ la terre rajeunie,Et mettaient pour une heure‖ obstacle à mon génie.Oui, parfois, las d’errer‖ seul dans leurs durs exils,Je les ai défiés ;‖ mais comment pouvaient-ils,Sans craindre avec raison‖ que tout s’anéantisse,Entraver le héros‖ qui s’appelle Justice ?Et ne savaient-ils pas‖ que, sur cet astre noir,Si tout les nomme loi,‖ je me nomme devoir ?Quand, cherchant, pour ma tâche‖ incessamment subie,Les bœufs de Géryon,‖ j’entrai dans la Libye,Le dieu Soleil lança‖ sur moi ses traits de feu,Et moi, de même aussi,‖ je lançai sur le dieuMes flèches, et je vis‖ vaciller à la voûteCéleste sa lumière,‖ et je repris ma routeSur l’orageuse mer,‖ dans une barque d’or.Quand donc ai-je offensé‖ la vertu, mon trésor !J’ai combattu la mort‖ qui voulait prendre Alceste ;J’ai violé la nuit‖ de l’Hadès, où l’incesteGémit, et j’ai marché‖ dans le nid du vautour,Mais pour rendre Thésée‖ à la clarté du jour !La femme, dont le front‖ abrite un saint mystère,Est la divinité‖ visible de la terre.Elle est comme un parfum‖ dans de riches coffrets ;Ses cheveux embaumés‖ ressemblent aux forêts ;Son corps harmonieux‖ a la blancheur insigneDe la neige des monts‖ et de l’aile du cygne ;Habile comme nous‖ à dompter les chevaux,Elle affronte la guerre‖ auguste, les travauxDu glaive, et comme nous,‖ depuis qu’elle respire,Sait éveiller les chants‖ qui dorment dans la lyre.C’est pour elle, qui prend‖ notre âme sur le seuilDe la vie, et pour voir‖ ses yeux briller d’orgueil,Que j’allais écrasant‖ les hydres dans la plaine,Sachant, esprit mêlé‖ d’azur, qu’elle est sa haineContre l’impureté‖ des animaux rampants.Partout, guidant ses pas‖ sur le front des serpents,Et cherchant sans repos‖ la clarté poursuivie,J’ai détesté le meurtre‖ et protégé la vie ;Et, calme, usant mes mains‖ à déchirer des fers,Quand je ne trouvais plus,‖ entrant dans les désertsLes bandits à détruire‖ et leurs embûches viles,J’y tuais des lions‖ et j’y laissais des villes !Et si, toujours le bras‖ armé, toujours vainqueur,J’ai répandu le sang‖ humain, c’est que mon cœurEst rempli de courroux‖ contre les impostures,Et que je ne puis voir‖ souffrir les créatures. »La grande Omphale avait‖ les yeux baignés de pleurs.Palpitante, le front‖ tout blêmi des pâleursDe l’amour, comme un ciel‖ balayé par l’orageS’éclaire, elle sentait‖ les dédains et la rageLoin de son cœur blessé‖ déjà prendre leur volVers le mystérieux‖ enfer, et sur le solTout brûlé des ardeurs‖ de l’âpre canicule,Elle s’agenouilla,‖ baisant les pieds d’Hercule.Elle courbait son front‖ orgueilleux et vaincu,Et ses lourds cheveux roux‖ couvraient son sein aigu.« Digne race des dieux !‖ Vengeur, ô fils d’Alcmène,Dit-elle, j’ai rêvé.‖ Qui donc parlait de haine ?Je t’ai volé cet arc‖ pris sur le Pélion,Tes flèches, cette peau‖ sanglante de lion,Et ce glaive toujours‖ fumant, tes nobles armes.Vois, je lave à présent‖ tes pieds avec mes larmes.Ces joyaux, dont les feux‖ embrasent mes habits,Cette ceinture d’or‖ brillant, où les rubisSe heurtent quand je marche‖ avec un bruit sonore,Sont mes armes aussi,‖ que l’univers adoreEt qu’a su conquérir‖ la valeur de mon bras ;Tu peux me les ôter,‖ ami, quand tu voudras.Mais, afin que je sois‖ à jamais célébréePar les chanteurs épars‖ sous la voûte azurée,Et que cette quenouille,‖ où seule j’ai filéLa blanche laine en mon‖ asile inviolé,À jamais parmi les‖ mortels surpasse en gloireLe foudre ailé du roi‖ Zeus et la lance noireD’Athènè, qui frémit‖ sur son bras inhumain,Daigne, oh ! Daigne toucher‖ avec ta noble mainCette quenouille, chaude‖ encor de mon haleine,Où je filais d’un doigt‖ pensif la blanche laine,Et songe que ma mère‖ a tenu ce morceauD’ivoire, en m’endormant‖ dans mon petit berceau ! »Hercule souriait,‖ penché ; la chevelureD’Omphale frissonnait‖ près de sa gorge pure.La lydienne, avec‖ la douceur des bourreaux,Languissante, et levant‖ vers les yeux du hérosSes yeux de violette‖ où flotte une ombre noire,Lui posa dans les mains‖ sa quenouille d’ivoire.

juin 1861.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
102((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a dieu / feu masculine, classiqueb crépuscule / d’Hercule féminine, classiquea subtil / convient-il masculine, classiqueb grave / esclave féminine, classiquea venu / convenu masculine, classiqueb triomphale / Omphale féminine, classiquea titan / an masculine, classiqueb Cyllène / haleine féminine, classiquea diligent / d’argent masculine, classiqueb arrose / rose féminine, classiquea roux / courroux masculine, classiqueb enflammée / Némée féminine, classiquea lion / rébellion masculine, classiqueb casque / masque féminine, classiquea encor / d’or masculine, classiqueb étincelante / sanglante féminine, classiquea loi / donne-moi masculine, classiqueb déchire / sourire féminine, classiquea vermeil / soleil masculine, classiqueb crimes / sublimes féminine, classiquea sacré / altéré masculine, classiqueb veuves / fleuves féminine, classiquea heurtant / entend masculine, classiqueb blessures / morsures féminine, classiquea désaltérer / déchirer masculine, classiqueb rivages / sauvages féminine, classiquea dieux / odieux masculine, classiqueb joie / proie féminine, classiquea signalas / las masculine, classiqueb profondes / ondes féminine, classiquea chevelus / plus masculine, classiqueb caverne / Averne féminine, classiquea bourreaux / héros masculine, classiqueb Stymphale / d’Omphale féminine, classiquea tombeaux / lambeaux masculine, classiqueb bouche / farouche féminine, classiquea doucement / diamant masculine, classiqueb taille / bataille féminine, classiquea vanté / épouvanté masculine, classiqueb décore / d’aurore féminine, classiquea ébloui / lui masculine, classiqueb sourire / lyre féminine, classiquea serein / d’airain masculine, classiqueb colosses / féroces féminine, classiquea buisson / rançon masculine, classiqueb tonnerres / sanguinaires féminine, classiquea belliqueux / eux masculine, classiqueb peste / funeste féminine, classiquea empoisonnés / déracinés masculine, classiqueb d’écailles / batailles féminine, classiquea eaux / naseaux masculine, classiqueb infâmes / blâmes féminine, classiquea dormants / diamants masculine, classiqueb sèches / flèches féminine, classiquea sœurs / ravisseurs masculine, classiqueb confuses / ruses féminine, classiquea insidieux / dieux masculine, classiqueb m’aime / moi-même féminine, classiquea moins / témoins masculine, classiqueb rajeunie / génie féminine, classiquea exils / pouvaient-ils masculine, classiqueb s’anéantisse / Justice féminine, classiquea noir / devoir masculine, classiqueb subie / Libye féminine, classiquea feu / dieu masculine, classiqueb voûte / route féminine, classiquea d’or / trésor masculine, classiqueb Alceste / l’inceste féminine, classiquea vautour / jour masculine, classiqueb mystère / terre féminine, classiquea coffrets / forêts masculine, classiqueb insigne / cygne féminine, classiquea chevaux / travaux masculine, classiqueb respire / lyre féminine, classiquea seuil / d’orgueil masculine, classiqueb plaine / haine féminine, classiquea rampants / serpents masculine, classiqueb poursuivie / vie féminine, classiquea fers / déserts masculine, classiqueb viles / villes féminine, classiquea vainqueur / cœur masculine, classiqueb impostures / créatures féminine, classiquea pleurs / pâleurs masculine, classiqueb l’orage / rage féminine, classiquea vol / sol masculine, classiqueb canicule / d’Hercule féminine, classiquea vaincu / aigu masculine, classiqueb d’Alcmène / haine féminine, classiquea Pélion / lion masculine, classiqueb armes / larmes féminine, classiquea habits / rubis masculine, classiqueb sonore / adore féminine, classiquea bras / voudras masculine, classiqueb célébrée / azurée féminine, classiquea filé / inviolé masculine, classiqueb gloire / noire féminine, classiquea inhumain / main masculine, classiqueb haleine / laine féminine, classiquea morceau / berceau masculine, classiqueb chevelure / pure féminine, classiqueb noire / d’ivoire féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

204 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Exilés, Paris, Fasquelle, 1899· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources