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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Exilés, 1867

L’île

Théodore de Banville· 20 quatrains, alexandrins, 80 vers

C’est un riant Éden,‖ un splendide Avalon,Que le grand nord féerique‖ a voilé dans sa brume,Et les chênes géants,‖ l’ombre du frais vallon,Y montrent pour ceinture‖ une frange d’écume.

Les fiers camellias,‖ les aloès pensifs,Fleurissent en plein sol‖ dans l’île fortunéeQue la rose parfume,‖ et contre ses récifsL’inconsolable mer‖ se débat enchaînée.

La mer, écoutez-la‖ rugir ! La vaste merDresse, en pleurant, ses monts‖ aux farouches descentesEt soupire, et ses flots‖ échevelés dans l’airHurlent comme un troupeau‖ de femmes gémissantes.

Elle pense, elle songe,‖ et quelque souvenirL’agite. Avec ses cris,‖ avec sa voix sauvageElle annonce quelqu’un‖ de grand qui va venir.Il vient ; regardez-le‖ passer sur le rivage.

Regardez-le passer,‖ grave, au bord de la mer,C’est un sage, c’est un‖ superbe esprit tranquille,Hôte de l’ouragan‖ sombre et du flot amer,Divin comme Hésiode,‖ auguste comme Eschyle.

Il marche, hôte rêveur,‖ lisant dans le ciel bleu.Son corps robuste est comme‖ un chêne et son front penche,Son habit est grossier,‖ son regard est d’un dieu,Son œil profond contient‖ un ciel, sa barbe est blanche.

Les ans, l’âpre douleur,‖ ont neigé sur son front ;Il n’a plus rien des biens‖ que la jeunesse emporte ;Il a subi l’erreur,‖ l’injustice, l’affront,La haine ; sa patrie‖ est loin, sa fille est morte.

Tant de maux, tant de soins,‖ tant de soucis jalouxOnt-ils rendu son âme‖ inquiète ou méchante ?Petits oiseaux des bois,‖ il est doux comme vous.Comment s’est-il vengé‖ des envieux ? Il chante.

Jadis il a connu‖ le prestige imposant,Les applaudissements‖ qu’on est joyeux d’entendre,Les honneurs, le tumulte ;‖ il se dit à présent :« Qu’était cette fumée,‖ et qu’était cette cendre ? »

Contre le mal, pareil‖ aux flèches d’or du jour,Indigné comme il fut‖ dans la bouche d’Alcée,Et d’autres fois divin,‖ fait d’azur, plein d’amour,Le vers éblouissant‖ jaillit dans sa pensée.

À son côté, pareille‖ aux beaux espoirs déçus,La muse charité,‖ grâce fière et touchante,Au front brillant encor‖ du baiser de Jésus,Visible pour lui seul,‖ porte une lyre. Il chante.

Et son ode, si douce‖ au fond des bosquets vertsQu’elle enchante le lys‖ et ravit la mésange,Résonne formidable‖ au bout de l’universComme un clairon mordu‖ par la bouche d’un ange.

Alors, au haut des cieux‖ plus riants et plus chauds,L’avenir, pénétré,‖ soulève enfin tes voiles,Ô rêve ! Et le plafond‖ ténébreux des cachots,Déchiré tout à coup,‖ laisse voir des étoiles.

L’esclave humilié,‖ le pauvre, le maudit,Sont relevés tandis‖ qu’il accomplit sa tâche,Et ce rouge assassin‖ de l’ombre, ce bandit,L’échafaud, démasqué,‖ frissonne comme un lâche.

Esprit caché là-bas‖ dans la brume du nord,Il répand sa clarté‖ sur nous, tant que nous sommes.Qui donc l’a fait si pur ?‖ C’est le courroux du sort.Et qui l’a fait si grand ?‖ C’est l’injure des hommes.

Le sage errant n’a plus‖ ici-bas de prison.Le délaissé qui n’a‖ plus rien n’a plus de chaînes.Sa demeure infinie‖ a pour mur l’horizon ;Il parle avec la source‖ et vit avec les chênes !

Si cette flamme d’astre‖ éclate dans ses yeux,Si ce vent inconnu‖ fouette sa chevelure,C’est parce qu’il entend‖ le mot mystérieuxQue depuis cinq mille ans‖ bégayait la nature !

Ô mère ! Dont l’azur‖ est le manteau serein,Donne tous tes trésors,‖ nature, sainte fée,À ce passant connu‖ de l’aigle souverainQui connaît ton langage‖ et tes noms, comme Orphée.

Et toi qui l’accueillis,‖ sol libre et verdoyant,Qui prodigues les fleurs‖ sur tes coteaux fertilesEt qui sembles sourire‖ à l’océan bruyant,Sois bénie, île verte,‖ entre toutes les îles.

Oui, sois bénie. Il a‖ marché dans ton sillon,Comme passaient ailleurs,‖ laissant leur trace ardenteEt traînant l’un sa pourpre,‖ et l’autre son haillon,Le voyageur Homère‖ et le voyageur Dante.

février 1864.

Versification

Forme
20 quatrains (quatrains)
Rimes
20(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
20 quatrains
Mots à la rime
a Avalon / vallon masculine, classiqueb brume / d’écume féminine, classiquea pensifs / récifs masculine, classiqueb fortunée / enchaînée féminine, classiquea mer / l’air masculine, classiqueb descentes / gémissantes féminine, classiquea souvenir / venir masculine, classiqueb sauvage / rivage féminine, classiquea mer / amer masculine, classiqueb tranquille / Eschyle féminine, classiquea bleu / dieu masculine, classiqueb penche / blanche féminine, classiquea front / l’affront masculine, classiqueb emporte / morte féminine, classiquea jaloux / vous masculine, classiqueb méchante / chante féminine, classiquea imposant / présent masculine, classiqueb d’entendre / cendre féminine, classiquea jour / d’amour masculine, classiqueb d’Alcée / pensée féminine, classiquea déçus / Jésus masculine, classiqueb touchante / chante féminine, classiquea verts / l’univers masculine, classiqueb mésange / ange féminine, classiquea chauds / cachots masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquea maudit / bandit masculine, classiqueb tâche / lâche féminine, classiquea nord / sort masculine, classiqueb sommes / hommes féminine, classiquea prison / l’horizon masculine, classiqueb chaînes / chênes féminine, classiquea yeux / mystérieux masculine, classiqueb chevelure / nature féminine, classiquea serein / souverain masculine, classiqueb fée / Orphée féminine, classiquea verdoyant / bruyant masculine, classiqueb fertiles / îles féminine, classiquea sillon / haillon masculine, classiqueb ardente / Dante féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Exilés, Paris, Fasquelle, 1899· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources