Les Exilés, 1867
Le cher fantôme
Ô larmes de mon cœur,‖ lorsque la bien-aiméeFut morte, et que sa tombe,‖ hélas ! Fut refermée,Quand tout fut bien fini,‖ quand je demeurai seul,Ayant vu cette enfant‖ cousue en son linceul,Oh ! Je ne pleurai pas‖ son âme, non, sans doute !Car tout me disait bien‖ que l’âme prend sa routeVers les déserts du ciel‖ éthéré ; qu’étant dieu,Elle s’élancera‖ vers les astres de feuComme un puissant oiseau,‖ pour se plonger, ravie,Dans les ruissellements‖ de joie et dans la vie.Mais je pleurais sa forme‖ adorable, son corpsOù la grâce divine‖ avait mis ses accords,Et dans son effrayante‖ et chaste et fière allureCet or en fusion‖ qui fut sa chevelure !Quoi ! Disais-je, cet or,‖ ces roses, ces blancheurs,Cette chair, où couraient‖ les plus douces fraîcheurs,Ces noirs sourcils, les cils‖ que la brise querelle,Sa prunelle où la flamme‖ était surnaturelle,Son bras pur, ces lueurs‖ fauves qui m’enivraient,Ces pourpres, ces rougeurs,‖ ces lèvres qui s’ouvraientVoluptueusement‖ ainsi que des corolles,Tout cela n’est plus rien‖ désormais ; ses parolesNe dérouleront plus‖ des notes de cristal !Ô douleurs, ô ruine,‖ ô délire fatal !Quoi ! Ce chef-d’œuvre entier‖ de formes et de lignes,Son jeune sein, plus blanc‖ que la plume des cygnes,Et ce vague frisson‖ de rose d’OrientOù la lumière passe‖ et joue en souriant,Ces dents où la caresse‖ aimante se mutine,Cet ensemble de grâce‖ et de force enfantine,Ce beau type idéal‖ sur la terre jetéDans sa perfection‖ et son étrangeté,Va s’endormir sous l’herbe‖ et, dépouille flétrie,Cet objet merveilleux‖ de mon idolâtrieDans la nuit du tombeau,‖ dans l’immuable hiver,Lambeau meurtri, pâture‖ effroyable du ver,Sentira donc sur lui‖ ces bouches assassinesDans la terre gluante‖ où passent des racines !Puis sa chair, ses os même‖ en cendre s’en iront ;L’arbre insensible et dur‖ poussera dans son front,Et les buissons, les fleurs,‖ l’herbe du cimetière,Nourris d’elle à jamais,‖ la boiront tout entière !Elle fera grandir‖ les rameaux chevelus,Et de tant de trésors‖ il ne restera plusQue le lys meurtrier‖ et la rose sanglante !C’est ainsi qu’en ma tête‖ en feu, de pleurs brûlante,Je roulais ma misère‖ et mon affreux souci.Moi, le fougueux athlète‖ à la lutte endurci,Je sentais mon courage,‖ archer vainqueur de l’ombre,Fuir étonné devant‖ l’horreur de la nuit sombre,Comme aussi ma vertu,‖ ce cavalier géant,Frissonner sur le gouffre‖ immense du néant.Pâle, éperdu, pensif,‖ pris dans un noir délire,Je n’osais même plus‖ toucher la grande lyre.Pendant plus de trois ans‖ privé de ma raison,Et revoyant toujours‖ le verre de poisonDans sa petite main‖ tremblante, avec déliceJe pleurai cette enfant‖ qui fut mon Eurydice,Et, comme un naufragé‖ qui sous le gouffre vertÉvanoui, rigide‖ et par les eaux couvert,Ne sentant même plus‖ le froid qui le dévoreNi le ruissellement‖ glacé, gémit encoreParmi l’obscurité‖ murmurante des flots,Même dans mon sommeil‖ je poussais des sanglots.Mais une nuit, au sein‖ des sinistres féeries,Tandis que je dormais‖ sous le fouet des furies,Et que dans le cruel‖ silence mes tourmentsS’exhalaient par des pleurs‖ et des gémissements,Je la revis, c’était‖ bien elle ! Dans un rêve.Oh ! Si belle toujours !‖ Sa chevelure d’Ève,Comme une vapeur d’or,‖ voltigeait à l’entourDe son front ; son visage‖ étincelait d’amour,Et mes regards, fermés‖ pour les choses profanes,Voyaient le sang courir‖ dans ses bras diaphanes !Lumineuse, traînant‖ un long vêtement bleu,Contre la cheminée‖ où brûlait un grand feuElle appuya sa main‖ d’opale radieuse,Et toute son allure‖ était mélodieuse !L’ardent rayonnement‖ que projette l’espritLa faisait resplendir‖ tout entière ; elle ouvritSa bouche dont la ligne‖ eût ravi PraxitèleEt parla : « cher, ô cher‖ exilé, disait-elleEn laissant résonner‖ le cristal de sa voix,Ne pleure plus ! Je vis‖ telle que tu me vois,Fraîche comme le lys‖ et la rose trémière.Mes cheveux fulgurants,‖ effluves de lumière,Vivent ; et ces couleurs,‖ ces formes, ces contoursQue tu nommais jadis‖ mon corps, vivent toujours,Mais beaux, mais rajeunis‖ par une apothéose,Et ma lèvre d’enfant‖ sourit, sanglante et rose !L’âme silencieuse‖ et le corps sont tous deuxImmortels sans retour,‖ et ce serpent hideuxQui mord, en se tordant,‖ le talon de ses maîtres,La mort, ne détruit pas‖ la figure des êtres.Ce qui meurt ici-bas‖ naît dans l’infini bleu.Écoute bien ceci :‖ quand le pouce de DieuS’est imprimé, rêveur,‖ sur une face humaine,L’empreinte vit, malgré‖ la mort, malgré la haine,Malgré la sombre nuit‖ d’où l’esclave aux beaux yeuxUne seconde fois‖ s’élance radieux.Oui, sans doute, la mort,‖ l’être affreux que tu nommesLa mort, mange et détruit‖ l’enveloppe des hommes ;Elle plante sa dent‖ cruelle dans nos chairs,Et, pour le désespoir‖ de ceux qui nous sont chers,Avec les ossements‖ d’où veut sortir un angeElle fait de la cendre‖ inerte et de la fange ;Mais, quand son noir travail‖ est fini, quand sa mainA pendant bien des jours‖ torturé l’être humain,Lorsqu’elle a transformé‖ ce chef-d’œuvre en poussière,Alors, du limon vil,‖ de la cendre grossière,Où tout s’arrêterait‖ pour le stoïcien,Renaît un corps nouveau,‖ tout pareil à l’ancien,Effrayant comme lui‖ pour la mort altérée,Mais fait d’une substance‖ encor plus éthérée.Dans ses veines, après‖ le formidable exilDe la terre, circule‖ un sang vif et subtil ;Sa lèvre, qu’un rayon‖ touche, se rassasieD’air immatériel‖ saturé d’ambroisie ;Son esprit est lumière,‖ et ses sens plus parfaitsPénètrent d’un seul coup‖ la cause et les effets.Mais ce qui fut d’abord‖ sa beauté sur la terreSurvit dans son aspect‖ divin que rien n’altère,Et, lorsqu’il est permis‖ à l’homme sans remordsDe les voir dans un rêve,‖ il reconnaît les morts.Oui, regarde-moi bien,‖ je vis, blanche, enflammée,Pure, mais telle enfin‖ que tu m’as tant aimée,Superbe comme Hélène‖ à la clarté du jour.Et quand, né de la fange‖ et de l’ombre, à ton tourTu te verras surgir‖ éperdu vers l’aurore,N’emportant d’ici-bas‖ que ta lyre sonore,Nos chers liens d’amour‖ ne seront pas brisés,Et tu retrouveras‖ mon front sous tes baisers.Seulement, désormais,‖ les ombres sépulcralesOnt fui mes yeux emplis‖ de lueurs sidérales ;Mon pied, qui de l’espace‖ ouvert n’est plus banni,Bondit d’un vol charmant‖ dans le libre infini ;Mes sens plus compliqués‖ et qui percent les voilesPerçoivent dans l’éther‖ le parfum des étoilesEt voient distinctement‖ les formes de l’azur.La musique des cieux,‖ le chant jadis obscurDes sphères, dans son rhythme‖ arrive à mon oreille ;Les constellations‖ de la voûte vermeillePendent à ma portée,‖ et je touche à leurs nœudsÉpars, et dénouant‖ mes cheveux lumineuxAu vent du ciel baigné‖ dans le concert des astres,Je l’écoute, appuyée‖ au pied des bleus pilastres,Tandis que tout un chœur‖ au vol démesuréAccourt au flamboiement‖ de mon vol azuré.Vois-les, ces cheveux d’or‖ où le rayon se pose,Ce front, ces bras de neige‖ et ce talon de rose,Et cette bouche folle‖ heureuse de fleurir,Ne pleure plus jamais‖ ce qui ne peut mourir,Et que ta voix parmi‖ les hommes se déploieDans un immense chant‖ lyrique, ivre de joie. »Vision, vision !‖ Toujours tu brillerasDevant ma face, avec‖ la neige de ses brasEt je suivrai toujours‖ dans une ombre sacréeSa chevelure d’or‖ par des flammes dorée.C’est pourquoi je serai‖ joyeux, comme un sculpteurDont l’âme virginale‖ et dont l’œil contempteurNe veut pas une tache‖ à la blancheur des marbres ;Près de la source froide,‖ ange, et sous les grands arbres,Dans un chant triomphal‖ qui se rit du tombeau,Je redirai la gloire‖ immortelle du beau.Tout brûlant du baiser‖ céleste d’Eurydice,Je chanterai l’amour,‖ la clarté, la justice,Et les hommes pensifs‖ s’éblouiront de voirMes regards de héros,‖ fixés sur le devoir,Mépriser tous les vils‖ intérêts de la terre,Cependant que mon ode‖ ouvre, fleur solitaire,Son calice de pourpre‖ ardente épanoui,Et que je sentirai,‖ dans un rêve inouï,Cet ange glorieux,‖ vainqueur des épouvantes,Secouer sur mon front‖ des étoiles vivantes.
juin 1860.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 87((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a bien-aimée / refermée féminine, classiqueb seul / linceul masculine, classiquea doute / route féminine, classiqueb dieu / feu masculine, classiquea ravie / vie féminine, classiqueb corps / accords masculine, classiquea allure / chevelure féminine, classiqueb blancheurs / fraîcheurs masculine, classiquea querelle / surnaturelle féminine, classiqueb m’enivraient / s’ouvraient masculine, classiquea corolles / paroles féminine, classiqueb cristal / fatal masculine, classiquea lignes / cygnes féminine, classiqueb d’Orient / souriant masculine, classiquea mutine / enfantine féminine, classiqueb jeté / étrangeté masculine, classiquea flétrie / idolâtrie féminine, classiqueb hiver / ver masculine, classiquea assassines / racines féminine, classiqueb iront / front masculine, classiquea cimetière / entière féminine, classiqueb chevelus / plus masculine, classiquea sanglante / brûlante féminine, classiqueb souci / endurci masculine, classiquea l’ombre / sombre féminine, classiqueb géant / néant masculine, classiquea délire / lyre féminine, classiqueb raison / poison masculine, classiquea délice / Eurydice féminine, classiqueb vert / couvert masculine, classiquea dévore / encore féminine, classiqueb flots / sanglots masculine, classiquea féeries / furies féminine, classiqueb tourments / gémissements masculine, classiquea rêve / d’Ève féminine, classiqueb l’entour / d’amour masculine, classiquea profanes / diaphanes féminine, classiqueb bleu / feu masculine, classiquea radieuse / mélodieuse féminine, classiqueb l’esprit / ouvrit masculine, classiquea Praxitèle / disait-elle féminine, classiqueb voix / vois masculine, classiquea trémière / lumière féminine, classiqueb contours / toujours masculine, classiquea apothéose / rose féminine, classiqueb deux / hideux masculine, classiquea maîtres / êtres féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classiquea humaine / haine féminine, classiqueb yeux / radieux masculine, classiquea nommes / hommes féminine, classiqueb chairs / chers masculine, classiquea ange / fange féminine, classiqueb main / humain masculine, classiquea poussière / grossière féminine, classiqueb stoïcien / l’ancien masculine, classiquea altérée / éthérée féminine, classiqueb exil / subtil masculine, classiquea rassasie / d’ambroisie féminine, classiqueb parfaits / effets masculine, classiquea terre / n’altère féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquea enflammée / aimée féminine, classiqueb jour / tour masculine, classiquea l’aurore / sonore féminine, classiqueb brisés / baisers masculine, classiquea sépulcrales / sidérales féminine, classiqueb banni / infini masculine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb l’azur / obscur masculine, classiquea oreille / vermeille féminine, classiqueb nœuds / lumineux masculine, classiquea astres / pilastres féminine, classiqueb démesuré / azuré masculine, classiquea pose / rose féminine, classiqueb fleurir / mourir masculine, classiquea déploie / joie féminine, classiqueb brilleras / bras masculine, classiquea sacrée / dorée féminine, classiqueb sculpteur / contempteur masculine, classiquea marbres / arbres féminine, classiqueb tombeau / beau masculine, classiquea d’Eurydice / justice féminine, classiqueb voir / devoir masculine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb épanoui / inouï masculine, classiquea épouvantes / vivantes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
174 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Exilés, Paris, Fasquelle, 1899· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources