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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Exilés, 1867

Le festin des dieux

Théodore de Banville· distiques, alexandrins, 204 vers

J’eus cette vision.‖ Les siècles sans reposAvaient passé dans l’ombre,‖ ainsi que des troupeauxQue le berger pensif‖ ramène à leurs établesÀ l’heure où, pour calmer‖ nos maux inévitables,Descend sur nous l’obscur‖ silence de la nuit.Dans le brillant palais‖ du roi Zeus, reconstruitAu sommet d’un Olympe‖ idéal et céleste,Je vis les dieux. Vainqueurs‖ de cet exil funesteQue leur avait jadis‖ imposé le destin,Ils étaient réunis‖ dans l’immortel festinVisible seulement‖ pour le regard des sages,Et l’orgueil du triomphe‖ était sur leurs visages.Tout ouvert sur le vaste‖ azur mystérieuxEt laissant voir au loin‖ les mondes et les cieux,Le palais reconstruit‖ dans sa forme première,Était fait de splendeur‖ intense et de lumière.Innombrables, penchant‖ sur lui leurs fronts charmants,Fixant sur lui d’en haut‖ leurs yeux de diamants,Les constellations,‖ les étoiles-déesses,Les astres-dieux, laissant‖ voler leurs blondes tressesDe flamme dans l’éther‖ qui n’était plus désert,Unissaient leurs voix d’or‖ en un tendre concert,Et, dansant et jouant‖ dans les ondes sonores,Couraient d’un pas agile‖ en portant des amphores.Dans le calme océan‖ aérien, vibrantComme une lyre dont‖ le doux rapsode errantÉveille sous ses doigts‖ les cordes amoureuses,Se baignaient en riant‖ les âmes bienheureuses.Sur la table des dieux‖ que paraient leurs couleurs,Brillait une forêt‖ rouge de grandes fleursOuvrant avec orgueil‖ pour les apothéosesLeurs calices d’amour,‖ écarlates et roses.Sur les plats de rubis‖ et d’or éblouissants,De beaux fruits merveilleux,‖ sanglants et rougissants,Où rayonnait la pourpre‖ avec sa frénésie,Montraient leur duvet clair‖ et leur chair D’ambroisie.Le vin dormait, vermeil,‖ dans les amphores d’or,D’où, par milliers, courant‖ en leur agile essor,Des nymphes aux beaux bras,‖ formant de riants groupes,Avec des cris charmants‖ le versaient dans les coupes.Et les heures au haut‖ du ciel oriental,Tressant diligemment‖ leurs notes de cristal,Montaient et descendaient‖ la gamme ardente encoreDe l’escalier sonore‖ où s’éveille l’aurore.Rattachant à la chaîne‖ auguste chaque anneauVivant du souvenir,‖ Théa, Mousa, HymnoChantaient. Elles disaient‖ les généalogiesDes dieux, les saintes lois‖ domptant les énergiesPremières, et comment‖ Typhôeus tout en feuFut vaincu par le roi‖ rayonnant du ciel bleuQui le précipita‖ dans le large Tartare.Elles disaient comment‖ du noir chaos barbarePut naître l’harmonie‖ éternelle, et commentAu firmament les clairs‖ astres de diamant,Entraînés par la joie‖ amoureuse et physiqueDu nombre, sont la lyre‖ immense et la musiqueSans fin ! Les immortels‖ les écoutaient, ravis,En savourant le vin‖ vermeil, et je les vis !Je vis Zeus que le mal‖ en sa haine déteste,Zeus ayant sur le front‖ la lumière céleste !Je vis les rois-soleils,‖ les gloires de l’azur :Héraklès radieux,‖ vainqueur du monstre impur,Le beau Dionysos,‖ dont le regard essuieLes cieux et fait tomber‖ la bienfaisante pluieQui s’élance, flot d’or,‖ dans les pores ouvertsDe notre terre, et fait‖ gonfler les bourgeons verts ;Hypérion, qui fait‖ planer sur nos désastresLe mouvement toujours‖ mélodieux des astres,Et celui que Dèlos‖ révère, Apollon-roi,Le clair témoin, l’archer‖ qui lance au loin l’effroi,Et qui donne à la terre,‖ où son regard flamboie,Les chansons et l’orgueil‖ des blés d’or et la joie.Puis je vis Hermès, qui,‖ sur le mont déjà noir,Vole avec art les gais‖ troupeaux roses du soir ;Puis Hèphaistos, qui sait,‖ ingénieux artiste,Sertir la chrysolithe‖ en flamme et l’améthyste ;Puis Arès effrayant,‖ pour la justice armé,Qui sans repos s’élance‖ au combat enflammé,Arès au cœur d’airain‖ qui combat pour la règle,Et dont le casque noir‖ a les ailes d’un aigle.Eux et mille autres dieux‖ armés, beaux, rayonnants,Fils des titans, guerriers‖ au haut des cieux tonnants,Je les vis, et près d’eux,‖ sereines dans leurs bellesDemeures, je vis les‖ déesses immortelles !Je vis Hèrè ; je vis‖ portant sur son manteauLes plaines, Dèmèter ;‖ puis Korè, puis Lèto,Puis Athènè dont l’œil‖ bleu, brillant de courage,Ressemble à la clarté‖ du ciel après l’orage ;La belle Dioné,‖ Thétis, puis Artémis,La reine au fuseau d’or,‖ plus blanche que les lysEt que l’Œta couvert‖ de neige et que les cygnes,Qui parcourt sur son char‖ Claros féconde en vignesEt la fertile Imbros ;‖ puis encor des milliersD’autres déesses, qui‖ sur les bleus escaliersTriomphaient. Leurs beaux fronts‖ parfois touchaient Aux frisesDu grand palais d’azur,‖ et je les vis, assisesDans leur gloire sur leurs‖ trônes d’or, ou debout,Reines de clarté, dans‖ la clarté. Mais surtoutJe la vis, celle dont‖ la mer avec ses îlesRiantes réfléchit‖ les doux regards mobiles,Celle dont la prunelle‖ est noire, et dont le corpsHarmonieux, rhythmé‖ comme les purs accordsDes sphères, de clartés‖ tremblantes s’illumine,L’auguste Aphroditè,‖ reine de Salamine !Grande et svelte, et naïve‖ en son charme enfantin,Et portant sur son front‖ la splendeur du matin,Ses lourds cheveux riants,‖ dont la nuit s’épouvante,Étaient comme la mer‖ de feux éblouissante.Son corps, nu, vigoureux,‖ comme un grand lys éclos,S’élançait adorable‖ et poli sous les flotsDe cette toison folle,‖ et, triomphant sans vainesEntraves, ses beaux seins‖ aigus montraient leurs VeinesD’un pâle azur et leurs‖ boutons de rose ardents.Ses cils courbés faisaient‖ une ombre d’or. Ses dentsRessemblaient à la neige‖ où le soleil se pose,Et ses lèvres de rose‖ étaient comme une rose.Ces lèvres, je les vis‖ tout à coup s’entr’ouvrirComme une fleur au cœur‖ brûlant qui va fleurir ;Penchant son cou rosé,‖ la reine de CythèreDélicieusement‖ regarda vers la terre.Ses yeux humides, noirs,‖ mystérieux, où luitNotre désir, étaient‖ plus profonds que la nuit,Et, secouant ses lourds‖ cheveux épars aux finesLueurs d’or, elle dit‖ ces paroles divines :« homme ! Ce n’était pas‖ assez d’être pareilsÀ toi ! Nous les grands dieux‖ qui tenons les soleilsDans nos mains, et, rois faits‖ de lumière et de flamme,D’avoir tes yeux, ton front,‖ ton visage et ton âme !Ce n’était pas assez‖ d’être pareils à toiPar le rhythme ailé, par‖ le chant qui t’a fait roi,Par l’orgueil de la pourpre‖ en feu, par le délireDu glaive, par la joie‖ immense de la lyre,Par les fureurs d’Éros,‖ jaloux de nos autels,Qui triompha d’unir‖ à des hommes mortelsLes déesses des cieux‖ à leur sang infidèles,Et de même d’unir‖ à des femmes mortellesLes dieux, de qui naissaient‖ alors, jouet du sort,Des enfants beaux et fiers,‖ mais sujets à la mort.Non ! Tu voulus aussi‖ nous voir mourir nous-mêmes !Car tu gémis sur tes‖ destins, et tu blasphèmesAmèrement tes dieux,‖ s’ils n’ont suivi tes pasDans la nuit, et subi‖ comme toi le trépas.Donc, chassés par ta haine,‖ et pour que tu nous pleuresDans ton cœur, nous avons‖ fui nos belles demeuresPour l’exil ; nous avons,‖ loin de nos clairs palais,Subi l’affreuse mort,‖ puisque tu le voulais !Et, nous ta vertu, nous‖ ton délice et ta gloire,Emportés loin des cieux‖ jaloux par l’aile noireDe l’orage, fuyant‖ dans la brume des soirs,Fantômes éperdus‖ qu’en leurs longs désespoirsSuivaient sinistrement‖ l’insulte et les huées,Nous flottions, errants, dans‖ le frisson des nuéesEt des fleuves, dans les‖ forêts et sur les montsSourcilleux ; les méchants‖ nous appelaient démons,Et, frappés comme nous‖ de ta haine si lourde,Le ciel était aveugle‖ et la terre était sourde.Mais, sois béni ! Voici‖ qu’en des âges plus douxLes poëtes nouveaux‖ ont eu pitié de nous !Tout est ressuscité‖ dans l’aurore vermeille,Et la sainte louange‖ avec nous se réveille.Vois, le ciel est vivant,‖ les astres sont vivants ;Une ode ivre de joie‖ éclate aux quatre vents.Partout, dans le flot clair‖ et sur l’âpre colline,Brille, nue en sa fleur,‖ la beauté féminine ;Les fleuves, tout emplis‖ de rires ingénus,Se soulèvent, charmés,‖ sous les jeunes seins nusQu’on voit fuir et glisser‖ vers les grottes obscures ;Chevelures d’azur‖ et vertes chevelures,Les ondes, les rameaux‖ frémissent de plaisir.Tu ris à l’univers‖ que tu vas ressaisir !Oui, c’est pour toi que les‖ étoiles resplendissent ;Devant tes yeux charmés‖ des chœurs dansants bondissent ;Tu revois dans l’eau vive‖ et dans l’air agitéMille reflets divers‖ de ta divinité,Et tu n’es plus seul ! Dans‖ nos palais grandiosesL’échelle des héros‖ et des apothéosesQui joint la terre au ciel‖ pour tes yeux éclairci,Se relève, sublime‖ escalier d’or. AinsiLes dieux et l’homme et la‖ nature au flanc sonoreSont comme une famille‖ immense qui s’adore ;Et dans ce grand festin‖ de la terre et des cieuxTandis que nous buvons‖ le vin délicieuxEt la force de vie‖ intense qu’il recèleA la félicité‖ de l’âme universelle,Enivrés comme toi‖ de sons et de rayonsDans l’immuable azur,‖ homme, nous te voyons,Revêtu de nouveau‖ de ta force première,Puissant génie ailé,‖ monter vers la lumière ! »C’est ainsi que parla‖ vers l’avenir naissantLa grande Aphroditè,‖ caressante et laissantCourir sur son dos sa‖ chevelure embaumée,Et les sphères, suivant‖ leur route accoutumée,Regardaient ses yeux noirs,‖ carquois inépuisés,Avec des tremblements‖ et des bruits de baisers.Goûtant les mets divins‖ après de si longs jeûnes,Les grands dieux se penchaient‖ vers moi, bienveillants, jeunesRégénérés, heureux‖ d’avoir, grâce à l’effortDes poëtes, vaincu‖ les horreurs de la mort,Et le joyeux titan‖ amour, levant sa coupeQue rougit le nectar,‖ vers les charités, groupeAdorable, naguère‖ encor du ciel banni,Disait : « que l’homme soit‖ béni ! Que l’infiniPeuplé d’astres-amants‖ pour lui n’ait plus de voiles ! »Et j’entendis le chant‖ merveilleux des étoiles.

septembre 1866.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
102((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a repos / troupeaux masculine, classiqueb étables / inévitables féminine, classiquea nuit / reconstruit masculine, classiqueb céleste / funeste féminine, classiquea destin / festin masculine, classiqueb sages / visages féminine, classiquea mystérieux / cieux masculine, classiqueb première / lumière féminine, classiquea charmants / diamants masculine, classiqueb étoiles-déesses / tresses féminine, classiquea désert / concert masculine, classiqueb sonores / amphores féminine, classiquea vibrant / errant masculine, classiqueb amoureuses / bienheureuses féminine, classiquea couleurs / fleurs masculine, classiqueb apothéoses / roses féminine, classiquea éblouissants / rougissants masculine, classiqueb frénésie / D’ambroisie féminine, classiquea d’or / essor masculine, classiqueb groupes / coupes féminine, classiquea oriental / cristal masculine, classiqueb encore / l’aurore féminine, classiquea anneau / Hymno masculine, classiqueb généalogies / énergies féminine, classiquea feu / bleu masculine, classiqueb Tartare / barbare féminine, classiquea comment / diamant masculine, classiqueb physique / musique féminine, classiquea ravis / vis masculine, classiqueb déteste / céleste féminine, classiquea l’azur / impur masculine, classiqueb essuie / pluie féminine, classiquea ouverts / verts masculine, classiqueb désastres / astres féminine, classiquea Apollon-roi / l’effroi masculine, classiqueb flamboie / joie féminine, classiquea noir / soir masculine, classiqueb artiste / l’améthyste féminine, classiquea armé / enflammé masculine, classiqueb règle / aigle féminine, classiquea rayonnants / tonnants masculine, classiqueb belles / immortelles féminine, classiquea manteau / Lèto masculine, classiqueb courage / l’orage féminine, classiquea Artémis / lys masculine, classiqueb cygnes / vignes féminine, classiquea milliers / escaliers masculine, classiqueb frises / assises féminine, classiquea debout / surtout masculine, classiqueb îles / mobiles féminine, classiquea corps / accords masculine, classiqueb s’illumine / Salamine féminine, classiquea enfantin / matin masculine, classiqueb s’épouvante / éblouissante féminine, classiquea éclos / flots masculine, classiqueb vaines / Veines féminine, classiquea ardents / dents masculine, classiqueb pose / rose féminine, classiquea s’entr’ouvrir / fleurir masculine, classiqueb Cythère / terre féminine, classiquea luit / nuit masculine, classiqueb fines / divines féminine, classiquea pareils / soleils masculine, classiqueb flamme / âme féminine, classiquea toi / roi masculine, classiqueb délire / lyre féminine, classiquea autels / mortels masculine, classiqueb infidèles / mortelles féminine, classiquea sort / mort masculine, classiqueb nous-mêmes / blasphèmes féminine, classiquea pas / trépas masculine, classiqueb pleures / demeures féminine, classiquea palais / voulais masculine, classiqueb gloire / noire féminine, classiquea soirs / désespoirs masculine, classiqueb huées / nuées féminine, classiquea monts / démons masculine, classiqueb lourde / sourde féminine, classiquea doux / nous masculine, classiqueb vermeille / réveille féminine, classiquea vivants / vents masculine, classiqueb colline / féminine féminine, classiquea ingénus / nus masculine, classiqueb obscures / chevelures féminine, classiquea plaisir / ressaisir masculine, classiqueb resplendissent / bondissent féminine, classiquea agité / divinité masculine, classiqueb grandioses / apothéoses féminine, classiquea éclairci / Ainsi masculine, classiqueb sonore / s’adore féminine, classiquea cieux / délicieux masculine, classiqueb recèle / universelle féminine, classiquea rayons / voyons masculine, classiquea naissant / laissant masculine, classiqueb embaumée / accoutumée féminine, classiquea inépuisés / baisers masculine, classiqueb jeûnes / jeunes féminine, classiquea l’effort / mort masculine, équivalenteb coupe / groupe féminine, classiquea banni / l’infini masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

204 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Exilés, Paris, Fasquelle, 1899· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources