Les Exilés, 1867
Les loups
Partout la neige. Au bout‖ du sinistre cheminQue troublait seul le bruit‖ de ce pas surhumain,C’était un bois sauvage‖ éclairé par la lune.Pas une seule place‖ où la terre fût brune,Et, pareil à ce voile‖ effrayant qui descendAux pieds des morts, le blanc‖ linceul éblouissantFaisait tomber ses plis‖ sur les chênes énormes,Et le vent furieux,‖ engouffré dans les ormes,Entre-choquait avec‖ un rire convulsifLeurs rameaux. L’exilé‖ farouche, au front pensif,Entra dans la forêt‖ que l’âpre bise assiège ;Son camail écarlate‖ incendiait la neigeD’un long reflet sanglant,‖ rose, aux lueurs d’éclair,Comme si, revenu‖ des cieux et de l’enfer,Ce voyageur, portant‖ l’infini dans son âme,Au lieu d’ombre traînait‖ à ses pieds une flamme.De ce côté des bois,‖ les chasseurs vont s’asseoirDans un grand carrefour‖ où, du matin au soir,Chantent pendant l’été‖ de sonores fontaines.Un sentier surplombé‖ par des roches hautainesY conduit. L’exilé‖ soucieux le suivitJusqu’à cette clairière,‖ et voici ce qu’il vit :Un fier cheval de race‖ à la noble encolure,Dans son sang répandu‖ souillant sa chevelure,Expirait, dévoré‖ tout vivant par des loups.Ses meurtriers parmi‖ la ronce et les caillouxLe traînaient. Il n’était‖ déjà plus que morsures.Ses entrailles à flots‖ sortaient de ses blessuresEt ses pieds éperdus‖ trébuchaient dans la mort.En vain, de temps en temps,‖ par un horrible effort,Il secouait par terre‖ un peu des bêtes fauves ;D’autres monstres, sortis‖ des antres, leurs alcôves,Se ruaient sur son cou,‖ s’attachaient à ses flancs,Dans sa chair déchirée‖ enfonçaient leurs crocs blancsEt se mêlaient à lui‖ dans d’effroyables poses,Et tout son corps teignait‖ de sang leurs gueules roses.Enfin, morne, donnant‖ sa vie à ses bourreaux,Il tomba, les genoux‖ ployés, comme un hérosQui défie, à l’instant‖ suprême où tout s’efface,Les spectres de la mort,‖ et les voit face à face.Sa prunelle effarée‖ et vague interrogeaLa nuit ; puis le coursier‖ vaincu, sentant déjàQue dans ses doux regards‖ entrait l’infini sombreEt qu’il roulait au fond‖ dans les gouffres de l’ombre,Se leva sur ses pieds‖ avant de s’endormirPour toujours, et frappant‖ la terre, et, pour gémir,Dans sa voix qui n’est plus‖ trouvant un cri suprême,Sublime, épouvantant‖ l’agonie elle-mêmeEt perçant une fois‖ encor son voile obscur,Leva vers les grands cieux‖ et roula dans l’azurSes yeux, d’où s’enfuyait‖ lentement l’espérance,Et Dante s’écria,‖ l’âme en pleurs : ô Florence !
novembre 1862.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 26((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a chemin / surhumain masculine, classiqueb lune / brune féminine, classiquea descend / éblouissant masculine, classiqueb énormes / ormes féminine, classiquea convulsif / pensif masculine, classiqueb assiège / neige féminine, classiquea d’éclair / l’enfer masculine, classiqueb âme / flamme féminine, classiquea s’asseoir / soir masculine, classiqueb fontaines / hautaines féminine, classiquea suivit / vit masculine, classiqueb encolure / chevelure féminine, classiquea loups / cailloux masculine, classiqueb morsures / blessures féminine, classiquea mort / effort masculine, classiqueb fauves / alcôves féminine, classiquea flancs / blancs masculine, classiqueb poses / roses féminine, classiquea bourreaux / héros masculine, classiqueb s’efface / face féminine, classiquea interrogea / déjà masculine, classiqueb sombre / l’ombre féminine, classiquea s’endormir / gémir masculine, classiqueb suprême / elle-même féminine, classiquea obscur / l’azur masculine, classiqueb l’espérance / Florence féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Exilés, Paris, Fasquelle, 1899· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources