Les stalactites, 1846
La Fontaine de Jouvence
Magnus ab integro saeclorum nascitur ordo.Virgile.
Il est une fontaine‖ heureuse, dont l’eau tombeDans un bassin plus blanc‖ qu’une aile de colombe ;Cette eau limpide, avec‖ de clairs rayonnements,Sur les dauphins de marbre‖ éclate en diamants.
Elle rend aux vieillards‖ la jeunesse et la force.Mille jeunes Cypris,‖ fières de leur beau torse,Sur l’azur de ses flots‖ qui ne sont point amersLèvent un pied plus blanc‖ que la perle des mers.
Celles qui n’aimaient plus‖ les tourterelles blanches,Et ne tressaillaient pas‖ dans le mois des pervenches,Ceux que laissaient glacés‖ la Lyre et le bon vin,Sortent joyeux et beaux‖ de ce Léthé divin ;
Non beaux comme autrefois‖ d’une beauté sévère,Mais semblables aux Dieux‖ qui boivent à plein verreLe feu que le Titan‖ pour nous a dérobé,Et qui puisent le vin‖ dans la coupe d’Hébé.
La Naïde aux yeux bleus,‖ qui pleure goutte à goutte,Noie au fond de leur cœur‖ la tristesse et le doute,Et, tournant leur esprit‖ vers les biens éternels,Leur montre l’Idéal‖ dans les plaisirs charnels.
Voyez-les, souriants,‖ fiers de leur belle taille,Dans ces riches habits‖ de fête et de batailleQui relèvent la mine,‖ et qu’aux siècles anciensPeignaient avec amour‖ les grands Vénitiens.
Les couples sont épars :‖ de jeunes femmes roussesDont les yeux rallumés‖ sont pleins de clartés douces,Avec leurs amoureux‖ assis sur le gazonEffeuillent les bouquets‖ de leur jeune saison.
L’une parle à mi-voix,‖ et, comme en un méandre,Erre par les sentiers‖ de la carte du Tendre ;Celle-là, fière enfin‖ de vivre et de se voir,Tantôt joue, et ternit‖ l’acier de son miroir.
Tandis qu’à ses genoux‖ son compagnon étale,Jeune et fort comme un dieu,‖ la grâce orientale,Une verse du vin‖ dans le verre incrustéD’un jeune cavalier‖ debout à son côté.
Plus loin, deux rajeunis,‖ sur la mousse des plaines,Mêlent dans un baiser‖ les fleurs de leurs haleines ;Et, seins nus, une vierge‖ en fleur, sans embarras,Tord ses cheveux luisants‖ qui pleurent sur ses bras.
Dans l’humide vapeur‖ de sa métamorphose,Blanche encore à demi‖ comme une jeune rose,Une autre naît au monde,‖ et ses beaux yeux voilésArgentent l’eau d’azur‖ de rayons étoilés.
Dans les vagues lointains‖ l’une l’autre s’enchantent,Agitant leurs tambours‖ dont les clochettes chantent,De galantes beautés,‖ honneur de ces pourpris,Qui teignent l’air limpide‖ à leur rose souris.
Et tous ces nouveau-nés‖ de qui l’âme ravieConnaît le prix des biens‖ qui font aimer la vie,Sans trouble et sans froideur‖ cèdent à leurs désirs,Et vident lentement‖ la coupe des plaisirs.
O doux cygnes chanteurs,‖ vous que la PoésieRetrempe incessamment‖ dans son onde choisie,Amis, soyons pareils‖ à ces beaux jeunes gens :Créons autour de nous‖ des cieux intelligents.
Cherchons au fond du vin‖ les sciences rebelles,Et l’amour idéal‖ sur les lèvres des belles,Et dans leurs bras, qu’anime‖ une calme fierté,Rêvons la Jouissance‖ et l’Immortalité.
Mai 1844.
Versification
- Forme
- 15 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 15(aabb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 15 quatrains
- Mots à la rime
- a tombe / colombe féminine, classiqueb rayonnements / diamants masculine, classiquea force / torse féminine, classiqueb amers / mers masculine, classiquea blanches / pervenches féminine, classiqueb vin / divin masculine, classiquea sévère / verre féminine, classiqueb dérobé / d’Hébé masculine, classiquea goutte / doute féminine, classiqueb éternels / charnels masculine, classiquea taille / bataille féminine, classiqueb anciens / Vénitiens masculine, classiquea rousses / douces féminine, classiqueb gazon / saison masculine, classiquea méandre / Tendre féminine, classiqueb voir / miroir masculine, classiquea étale / orientale féminine, classiqueb incrusté / côté masculine, classiquea plaines / haleines féminine, classiqueb embarras / bras masculine, classiquea métamorphose / rose féminine, classiqueb voilés / étoilés masculine, classiquea s’enchantent / chantent féminine, classiqueb pourpris / souris masculine, classiquea ravie / vie féminine, classiqueb désirs / plaisirs masculine, classiquea Poésie / choisie féminine, classiqueb gens / intelligents masculine, classiquea rebelles / belles féminine, classiqueb fierté / l’Immortalité masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de Théodore de Banville. Les stalactites, Odelettes, Améthystes, Le Forgeron., Paris, Alphonse Lemerre, éditeur, 1889· numérisation poesies.net· Sources