Nous tous, 1884
XCIV. L’Été de Paris
Nous dont il a pris les âmes,Adorons encor, l’été,Paris plein d’ombre et de flammes,Jouvence et charmant Léthé !
Ah ! dans cette heureuse ville,Quand les gêneurs sont partisFormant une longue file,On trouve de bons partis.
Alors, dans les parcs superbes,Un tas de fleurs ardemmentJaillissent parmi les herbes,Comme un éblouissement.
C’est comme une immense orgieOù brillent sous le ciel purLa pourpre de feu rougie,L’or, l’écarlate et l’azur ;
Et notre Éden est moins tristeQue la grève d’Étretat,Car Paris est le fleuristeQui sait le mieux notre état.
Avec ses beaux équipagesEt ses reines, dont les cieuxAdmirent les fiers tapages,Le Bois est délicieux.
Zéphyr ! c’est là que tu bouges,Et qu’en tes abris nouveauxOn voit des rosettes rougesAux oreilles des chevaux.
Et le soir, quand se déploieLe peuple doux et bavardSous le gaz fou, quelle joieD’être sur le boulevard !
Tandis que, sous des rubriques,Les absents mangent, par ton,Des tourne-dos chimériquesEt des truites de carton ;
Tandis qu’en la chaude steppeIls s’égarent, sans appui,Dans quelque vulgaire DieppeOu quelque sinistre Puy ;
Sans que jamais on nous triche,Avec un bon compagnonNous dînons au café Riche,Ou bien à l’air, chez Bignon ;
Puis, tandis que dans les garesIls suivent un flot confus,Nous fumons de bons cigaresSous les grands arbres touffus.
Tous ces gens qui sur l’asphaltePassent, et dont l’œil sourit,Ont le bonheur qui s’exalteSous le souffle de l’esprit.
Pratiques, exempts de poses,Ayant maint tour dans leur sac,Ils savent le prix des chosesEt la langue de Balzac.
Sur ce bitume où vous n’êtesPlus, ô voyageurs marris,De belles dames honnêtesPassent avec leurs maris ;
Et sous nos yeux bénévoles,Qui les suivent à loisir,D’autres aussi, plus frivoles,Que l’on voit avec plaisir.
Emma, dont la voix est douceComme un soupir de hautbois,Avec sa cousine rousseMarche, un éventail aux doigts.
Claire, que la haute gommeChante, suit son hospodar,En robe écarlate commeLa vareuse de Nadar.
Rosette, qui n’est pas sage,(On l’a célé vainement,)Erre devant le passageOù loge L’Événement.
Lucile, que chacun aime,Et qui boude à tort Tony,Prend avec lui tout de mêmeDes glaces chez Tortoni.
Et Jeanne, qui hait la prose,Met, effet qui nous est cher ! —Sur sa chair couleur de roseDes roses couleur de chair.
Cependant, sur les falaises,Nos fuyards murmurent : Miss !A l’oreille des AnglaisesBien plus sveltes qu’Artémis,
Et souffletés par les vagues,Ils promènent leurs vestonsSur des Himalayas vagues.Ne les suivons pas. Restons !
Car, amis, sur leurs grimacesPour que vous vous réglassiez,Il vous faudrait voir des massesDe torrents et de glaciers,
Et, moins gais que CléopâtreSe livrant à ses aspics,Sous la conduite d’un pâtreEscalader d’affreux pics !
Ah ! parmi les machinistesDe l’avalanche et du vent,Que les excursionnistesAillent toujours en avant !
Que l’oracle d’Épidaure,Transis, mouillés jusqu’aux os,Les mène au chaste Mont-DoreBoire de cruelles eaux !
Qu’ils aillent aux bords farouchesQue mord l’Océan amer,Pour ressembler à des mouchesAu bord de la vaste mer !
Qu’ils s’égarent sous les brumesEt dans les sombres halliers,En laissant toutes leurs plumesAux griffes des hôteliers !
Mais nous, âmes casanières,Restons, gagnons nos paris,Puisque nous trouvons AsnièresEncor trop loin de Paris !
12 août 1883.
Versification
- Forme
- 30 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 30(abab)
- Mètre
- Heptasyllabes
- Strophes
- 30 quatrains
- Mots à la rime
- a âmes / flammes féminine, classiqueb l’été / Léthé masculine, classiquea ville / file féminine, classiqueb partis masculine, classiquea superbes / herbes féminine, classiqueb ardemment / éblouissement masculine, classiquea orgie / rougie féminine, classiqueb pur / l’azur masculine, classiquea triste / fleuriste féminine, classiqueb d’Étretat / état masculine, classiquea équipages / tapages féminine, classiqueb cieux / délicieux masculine, classiquea bouges / rouges féminine, classiqueb nouveaux / chevaux masculine, classiquea déploie / joie féminine, classiqueb bavard / boulevard masculine, classiquea rubriques / chimériques féminine, classiqueb ton / carton masculine, classiquea steppe / Dieppe féminine, classiqueb appui / Puy masculine, classiquea triche / Riche féminine, classiqueb compagnon / Bignon masculine, classiquea gares / cigares féminine, classiqueb confus / touffus masculine, classiquea l’asphalte / s’exalte féminine, classiqueb sourit / l’esprit masculine, classiquea poses / choses féminine, classiqueb sac / Balzac masculine, classiquea n’êtes / honnêtes féminine, classiqueb marris / maris masculine, classiquea bénévoles / frivoles féminine, classiqueb loisir / plaisir masculine, classiquea douce / rousse féminine, classiqueb hautbois / doigts masculine, classiquea gomme / comme féminine, classiqueb hospodar / Nadar masculine, classiquea sage / passage féminine, classiqueb vainement / L’Événement masculine, classiquea aime / même féminine, classiqueb Tony / Tortoni masculine, classiquea prose / rose féminine, classiqueb cher / chair masculine, classiquea falaises / Anglaises féminine, classiqueb Miss / qu’Artémis masculine, classiquea vagues féminine, classiqueb vestons / Restons masculine, classiquea grimaces / masses féminine, classiqueb réglassiez / glaciers masculine, classiquea Cléopâtre / pâtre féminine, classiqueb aspics / pics masculine, classiquea machinistes / excursionnistes féminine, classiqueb vent / avant masculine, classiquea d’Épidaure / Mont-Dore féminine, classiqueb os / eaux masculine, équivalentea farouches / mouches féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquea brumes / plumes féminine, classiqueb halliers / hôteliers masculine, classiquea casanières / Asnières féminine, classiqueb paris / Paris masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Nous Tous., Paris, G. Charpentier et Cie, éditeurs, 1884· numérisation poesies.net· Sources