Occidentales, 1875
Ancien Pierrot
Hommes hideux, et vous‖ dont Amour fait sa gloire,Femmes ! je vous dirai‖ ma déplorable histoire.J’étais Pierrot. — Comment !‖ Pierrot ? — Mais oui, Pierrot.J’étais Pierrot. Voler‖ au rôtisseur son rôt,Dérober des poissons‖ aux dames de la HalleTout en les fascinant‖ d’un œil tragique et pâle,Boire, manger, dormir,‖ tels étaient mes destins,Et je goûtais l’ivresse‖ énorme des festins !Plus blanc que l’avalanche‖ et que l’aile des cygnes,J’étais spirituel‖ et je parlais par signes.Avec mon maître, vieux‖ et sinistre coquin,Nous poursuivions dans les‖ campagnes ArlequinEt sa délicieuse‖ amante Colombine.Mais dès que je levais‖ contre eux ma carabine,Sur un fleuve brillant‖ comme le diamantIls s’enfuyaient dans des‖ nefs d’or. C’était charmant.Nous nous rencontrions‖ parfois. Moins doux qu’Arbate,J’assommais Arlequin‖ avec sa propre batte.Colombine, fuyant‖ la cage et le réseau,M’effleurait, en son vol‖ tremblant, comme un oiseau ;Je prodiguais, parmi‖ les cris et les tumultes,A Cassandre ébloui,‖ des coups de pied occultes ;Je riais, et la fée‖ Azurine parfois,A l’heure où le soleil‖ teint de pourpre les bois,Faisait jaillir pour moi,‖ parmi les fleurs écloses,Des pâtés de lapin‖ dans les buissons de roses !Oh ! la fée Azurine !‖ Un jour, — ô mon pinceau,Reste chaste ! — sur l’herbe,‖ auprès d’un clair ruisseau,Je la surpris dormant,‖ sa poitrine de neigeA découvert. J’étais‖ Pierrot. Que vous dirai-je ?Sur ces lys, — un malheur‖ est si vite arrivé !Je mis ma lèvre, hélas !‖ Puis je récidivai,Trois fois. J’étais Pierrot.‖ Mais la fée adorableS’éveilla toute rouge,‖ et me dit : Misérable,Deviens homme ! Aussitôt,‖ — prodige horrible à voir !Je sentis sur mon dos‖ pousser un habit noir.Comme si j’eusse été‖ Français, Tartare ou Kurde,Il me vint des cheveux,‖ cette parure absurde ;Sur mon front je sentis‖ passer le badigeonQui rougit l’écrevisse,‖ et comme le pigeonQui chante lorsqu’il frit‖ dans une casserole,J’eus cette infirmité‖ stupide, la parole.Oui, je parle à présent.‖ Je fume des londrès.Tout comme Bossuet‖ et comme Gil Pérès,J’ai des transitions‖ plus grosses que des câbles,Et je dis ma pensée‖ au moyen des vocables.Tels s’enfuirent ma joie‖ et mon bonheur perdu.Mais, dis-je à la cruelle‖ Azurine, éperdu,Souffrirai-je longtemps‖ cette angoisse mortelle ?Redeviendrai-je pas‖ Pierrot ? — Si, me dit-elle.Je ne veux pas la mort‖ du pécheur. Quand les versSe vendront ; quand, disant :‖ Les raisins sont trop verts !Le baron de Rothschild,‖ abandonnant le mytheDe l’or, embrassera‖ la carrière d’ermite ;Lorsque les fabuleux‖ académiciensNe mettront plus d’abat‖-jour verts ; quand les anciensRomantiques, trouvant‖ Hernani par trop raide,Pâmeront de bonheur‖ sur les vers de Tancrède ;Quand on ne verra plus,‖ chez les Turcs, le vizirÉtrangler des sultans ;‖ quand, suivant sans plaisirLes nymphes aux cheveux‖ maïs, faisant fi d’elles,Tous les maris seront‖ à leurs femmes fidèles ;Quand la flûte prendra‖ la place des tambours ;Lorsque enfin les bourgeois,‖ ces habitants des bourgsQui, dans l’Espagne en feu‖ comme dans le Hanovre,Furent extasiés‖ par Le Convoi du Pauvre,Aimeront Delacroix‖ et les ciels de Corot,Toi, tu redeviendras‖ Pierrot. — Grands dieux ! Pierrot !Je serai de nouveau‖ Pierrot, fée Azurine !Criai-je ; et cette fois,‖ au lieu de sa poitrineJe baisai sa chaussure,‖ et mis ma lèvre surLe pan resplendissant‖ de sa robe d’azur !A présent, me voilà‖ rassuré. Plus de chutes.Les soldats voudront bien‖ marcher au son des flûtes.Pourquoi pas ? Tout va bien.‖ Je sens pâlir ma chair.Les vers, à ce qu’on dit,‖ vont se vendre très cherDans trois jours. Le baron‖ de Rothschild, je l’accorde,N’a pas encore pris‖ la bure et ceint la corde ;Mais nous avons tous nos‖ projets. Il a les siens.Nos seigneurs, messieurs les‖ académiciens,Pareils à de vieux Dieux‖ dans leur caverne noire,Ornent encor d’abat‖-jour verts leurs fronts d’ivoire ;Mais on doit en nommer‖ de jeunes ce mois-ci.Les romantiques, peuple‖ en sa faute endurci,Jusqu’ici ne sont pas‖ accourus à notre aide ;Mais ils diront bientôt :‖ La flamme est dans Tancrède,Et quant à Hernani,‖ ce n’est qu’un feu grégeois.Delacroix et Corot‖ prennent chez les bourgeois,Positivement. L’art‖ dans leurs locaux motiveLes éclairs du Progrès,‖ cette locomotive.Les cocottes, Souris,‖ Chiffonnette et Laïs,Renoncent aux cheveux‖ beurre frais et maïs ;Depuis lors, moins friands‖ de leurs épithalames,Beaucoup de maris sont‖ fidèles à leurs femmes.Donc, en dépit du mal‖ que m’a fait l’archerotAmour, je vais bientôt‖ redevenir Pierrot !O mes aïeux ! ce noir‖ habit va disparaîtreDe mon dos frémissant ;‖ de nouveau je vais êtreMuet comme une carpe,‖ et je ferai des sautsDe carpe également,‖ pour étonner les sots.Oui, ta prédiction‖ s’accomplit, Azurine !Mon teint moins agité‖ prend des tons de farine ;Je suis comme tous les‖ ténors, je perds ma voix ;Et je ris déjà comme‖ un bossu, quand je voisPâlir mon nez, pareil‖ à celui de la lune.Les femmes accourront.‖ — Qu’il est beau ! dira l’une,Et j’aurai des effets‖ de neige sur mon front.Et lorsque les petits‖ enfants apercevrontMon visage embelli‖ d’une blancheur suprême,Ils diront : J’en veux. C’est‖ de la tarte à la crème !
Janvier 1857.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 55((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a gloire / histoire féminine, classiqueb Pierrot / rôt masculine, classiquea Halle / pâle féminine, classiqueb destins / festins masculine, classiquea cygnes / signes féminine, classiqueb coquin / Arlequin masculine, classiquea Colombine / carabine féminine, classiqueb diamant / charmant masculine, classiquea qu’Arbate / batte féminine, classiqueb réseau / oiseau masculine, classiquea tumultes / occultes féminine, classiqueb parfois / bois masculine, classiquea écloses / roses féminine, classiqueb pinceau / ruisseau masculine, classiquea neige / dirai-je féminine, classiqueb arrivé / récidivai masculine, classiquea adorable / Misérable féminine, équivalenteb voir / noir masculine, classiquea Kurde / absurde féminine, classiqueb badigeon / pigeon masculine, classiquea casserole / parole féminine, classiqueb londrès / Pérès masculine, classiquea câbles / vocables féminine, classiqueb perdu / éperdu masculine, classiquea mortelle / dit-elle féminine, classiqueb vers / verts masculine, classiquea mythe / d’ermite féminine, classiqueb académiciens / anciens masculine, classiquea raide / Tancrède féminine, classiqueb vizir / plaisir masculine, classiquea d’elles / fidèles féminine, classiqueb tambours / bourgs masculine, classiquea Hanovre / Pauvre féminine, classiqueb Corot / Pierrot masculine, classiquea Azurine / poitrine féminine, équivalenteb sur / d’azur masculine, classiquea chutes / flûtes féminine, classiqueb chair / cher masculine, classiquea l’accorde / corde féminine, classiqueb siens / académiciens masculine, classiquea noire / d’ivoire féminine, classiqueb mois-ci / endurci masculine, classiquea aide / Tancrède féminine, classiqueb grégeois / bourgeois masculine, classiquea motive / locomotive féminine, classiqueb Laïs / maïs masculine, classiquea épithalames / femmes féminine, classiqueb l’archerot / Pierrot masculine, classiquea disparaître / être féminine, classiqueb sauts / sots masculine, classiquea Azurine / farine féminine, classiqueb voix / vois masculine, classiquea lune / l’une féminine, classiqueb front / apercevront masculine, classiquea suprême / crème féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
110 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1998· numérisation Peter Edwards· Sources