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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Occidentales, 1875

Chez Bignon

Rose, Rosette, Palémon

Théodore de Banville· Églogue· distiques, alexandrins, 104 vers

Prends ta flûte légère,‖ ô muse de Sicile !On voyait là Finette,‖ Héloïse, Lucile :Nous soupions au sortir‖ du bal. Quelques gandins,Portant des favoris‖ découpés en jardins,Faisaient assaut d’esprit‖ avec des femmes rousses.Deux dominos pourtant,‖ dont les allures doucesNous ravirent, causaient‖ poésie à l’écart ;Et rien qu’en transcrivant,‖ à sept heures et quart,Leurs propos familiers‖ d’hétaïres en vogue,Un poëte essaya‖ cette ébauche d’églogue.

Oui, tu dis bien, oui, Scholl‖ est vraiment l’AmadisDe la littérature‖ aimable, — mais, tandisQue, perdant sa chaleur‖ aux soleils d’or volée,Ce Cliquot rafraîchit‖ dans la glace piléeQu’à ses pieds le garçon‖ naguère amoncelait,Rosette, mon cher cœur,‖ parlons de Monselet.

Monselet est joli.‖ Comme une vague aurore,Son visage est vermeil‖ et de fleurs se décore.Je vois sa lèvre en feu‖ dans le vin que je bois.Quand il était petit,‖ les roses dans le boisCachaient, en le voyant,‖ leur aiguillon farouche,Et les abeilles d’or‖ voltigeaient sur sa bouche.

Et quel esprit charmant !‖ Comme il frappe d’estocEt de taille ! Et pour la‖ gaieté, c’est Paul de Kock.

Paul de Kock, en effet,‖ mais avec plus de style.On entre à son caveau‖ par un blanc péristyle.

Wateau, peintre du beau,‖ que son temps violait,Eût fait de lui sans doute‖ un abbé violetÉpris de Colombine,‖ et dans la nuit avareÉveillant doucement‖ l’âme d’une guitare.

Les Grâces le font vivre‖ et l’ont accrédité.Dans sa prose on les voit,‖ cachant leur nuditéEt leurs bras blancs pareils‖ à des anses d’amphores,Sous des bouquets riants‖ de fraîches métaphores !

Rire, charmer, pleurer‖ parfois, c’est son destin.

Qu’il est ingénieux‖ et fou dans un festin !

Rosette, il faut le voir‖ quand, faisant leur entrée,Les truffes ont couvert‖ la volaille éventrée.

Et quand le Romanée‖ a mis sur le mur blancSon reflet écarlate‖ et sa lueur de sang !

Il n’est pas de printemps,‖ mon cœur, sans violette ;Sans les clairs diamants,‖ il n’est pas de toilette,Comme sans Monselet,‖ chanteur aérien,Un dîner, même chaud,‖ ne valut jamais rien.

Il a fait des romans‖ que s’arrachaient les dames,Et dont la verte allure‖ enchanta les vidames !Alors la châtelaine,‖ errante au fond du val,L’emportait sous son châle,‖ ainsi que Paul Féval.

Mais à présent il est‖ cygne parmi les cygnes.

A présent il sait faire‖ un chef-d’œuvre en cent lignes.

Que j’en ai vu mourir,‖ non pas mille, mais centMille, mais deux cent mille,‖ avec Villemessant,De ces ténors ! Mais, seul,‖ Monselet a l’ut dièze.

Quand il écrit, l’Europe‖ entière en est bien aise,Et, comme s’ils tombaient‖ de l’outre de Sancho,Les vins les plus pompeux‖ coulent chez Dinochau.

Parfois Le Figaro‖ plane moins que PindareSur l’éther, mais on croit‖ écouter la fanfareDe l’alouette, unie‖ au chant de do¤a Sol,Les jours où Monselet‖ s’y rencontre avec Scholl !

Figaro, — trop souvent‖ écrit pour les dentistes,Est charmant quand il a‖ ces deux instrumentistes.

Alors c’est un oiseau‖ qui mêle sur son flancL’émeraude et l’azur.

— C’est le rose et le blancUnissant leurs splendeurs‖ pour une apothéose.

Scholl aime mieux le blanc.

— Et Monselet le rose.

Qui sait parler ses vers‖ comme toi, Monselet ?

Qui mieux que lui, ma sœur,‖ chante un petit couplet ?

Jamais, lorsqu’il le dit,‖ un mot léger n’offusque,Et j’aime éperdument‖ son Espion Étrusque.

Il le conte si bien‖ qu’on voit le championS’escrimer dans la nuit‖ contre cet — espion.

J’aime son feuilleton.‖ Comme il voit bien les pièces !

Les contes qu’il en fait‖ enchantent mes deux nièces.

Ses caprices railleurs‖ valent ceux de Goya.

Même Buloz un jour‖ grâce à lui s’égaya !

Monsieur de Cupidon,‖ roué qui nous défie,C’était là de la bonne‖ autobiographie ;C’est l’auteur qui, jetant‖ sa tunique de lin,Exécute ce rôle‖ en habit zinzolin !

Lorsque l’Amour, perçant‖ les cœurs par ribambelles,Bat les forêts de Cypre‖ et fait la chasse aux belles,C’est lui qui, sur son cor,‖ vient sonner l’hallali.Si Gaiffe est toujours beau,‖ Monselet est joli.

Monselet est joli,‖ cela je te l’accorde.Comme un Américain‖ voltigeant sur la cordeTout vêtu de soleil‖ et d’écailles d’argent,Il jette à l’azur même‖ un regard indulgent !

On peut aimer un pitre,‖ un notaire, un Osage.Tel s’éprend d’une femme‖ au gracieux visageRencontrée au Brésil‖ ou dans Piccadilly :Avant tout, à mes yeux,‖ Monselet est joli.

Enfants, vous parlez bien ;‖ mais qui pourrait tout dire ?Laisse là ton crayon,‖ toi, rimeur en délire ;Buvons, et ne perds pas‖ tous ces instants si courtsA sténographier‖ mot à mot les discoursDe ces buveuses d’or‖ à la fauve crinière.Elles causaient de chose‖ et d’autre, à la manièreDes bergers de Sicile‖ essayant leurs pipeaux,Et n’avaient pas tenu‖ ces frivoles proposLittéraires, afin‖ que tu les écrivisses.Mais voici le champagne‖ avec les écrevisses !

Mars 1862.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
51((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
36 distiques
Mots à la rime
a Sicile / Lucile féminine, classiqueb gandins / jardins masculine, classiquea rousses / douces féminine, classiqueb l’écart / quart masculine, classiquea vogue / d’églogue féminine, classiqueb l’Amadis / tandis masculine, classiquea volée / pilée féminine, classiqueb amoncelait / Monselet masculine, classiquea aurore / décore féminine, classiqueb bois masculine, classiquea farouche / bouche féminine, classiqueb d’estoc / Kock masculine, classiquea style / péristyle féminine, classiqueb violait / violet masculine, classiquea avare / guitare féminine, classiqueb accrédité / nudité masculine, classiquea d’amphores / métaphores féminine, classiqueb destin / festin masculine, classiquea entrée / éventrée féminine, classiqueb blanc / sang masculine, classiquea violette / toilette féminine, classiqueb aérien / rien masculine, classiquea dames / vidames féminine, classiqueb val / Féval masculine, classiquea cygnes / lignes féminine, classiqueb cent / Villemessant masculine, classiquea dièze / aise féminine, classiqueb Sancho / Dinochau masculine, classiquea Pindare / fanfare féminine, classiqueb Sol / Scholl masculine, classiquea dentistes / instrumentistes féminine, classiqueb flanc / l’azur / blanc masculine, classiquea apothéose / blanc / rose féminine, classiqueb Monselet / couplet masculine, classiquea n’offusque / Étrusque féminine, classiqueb champion / espion masculine, classiquea pièces / nièces féminine, classiqueb Goya / s’égaya masculine, classiquea défie / autobiographie féminine, classiqueb lin / zinzolin masculine, classiquea ribambelles / belles féminine, classiqueb l’hallali / joli masculine, classiquea l’accorde / corde féminine, classiqueb d’argent / indulgent masculine, classiquea Osage / visage féminine, classiqueb Piccadilly / joli masculine, classiquea dire / délire féminine, classiqueb courts / discours masculine, classiquea crinière / manière féminine, classiqueb pipeaux / propos masculine, classiquea écrivisses / écrevisses féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1998· numérisation Peter Edwards· Sources