Occidentales, 1875
Delirium tremens
On demande pourquoi tu ris ?Je le sais, moi, si tu l’ignores,Pauvre Muse qui sur ParisAgites ces grelots sonores !
Ah ! devant ce qu’on nous fait voir(L’esprit a sa délicatesse !)Il faut rire de désespoirEt chasser la noble Tristesse.
Le temps est venu, — c’en est fait,Votre règne chez nous commence,Dieux que l’on adore en effet,O froid Délire, et toi, Démence !
Dans cet âge, plus ambiguQue l’Ambigu de monsieur Faille,Où le bon sens est exigu,Je crains désormais qu’il ne faille,
En eussent-ils la crampe aux reinsEt mille fourmis dans le torse,Mettre à tous nos contemporainsUne camisole de force.
Car le sens du bien et du malDisparaît, et, comme il s’efface,L’absurde est notre état normal :Pile est synonyme de : Face !
Que dit à présent le goût ? — VÆVICTIS ! — Et Plessy, comme Febvre,Montre un bijou, dont LegouvéMalheureusement fut l’orfèvre.
Voici que, d’un air folichonClignant ses petits yeux de braise,L’antique Mère GodichonVeut évincer La Marseillaise ;
Une cocotte de gala,Dont les attraits déjà trépassent,Dit en lorgnant : Ces femmes-là !A propos des dames qui passent ;
Macaire célèbre SionSur le sistre et sur la viole :Ailleurs, la ProstitutionCrie aux passants qu’on la viole !
Bobèche, sur qui resplenditL’or des badauds qu’il a su traire,Prend Orphée à part et lui dit :Tu n’es pas assez littéraire !
Je vois, flambant comme un tison,L’article d’un fier patrioteEnnemi de la trahison,Signé… Judas Iscariote !
Polichinelle signe : Éros,Et, comme fils de Carabosse,Donne au divin AntinoosLe conseil de rentrer sa bosse ;
Le voleur, tenant des tromblons,Dit au volé : Rends-moi ma somme !Et le nègre a des cheveux blonds.J’en pleure et tout ceci m’assomme.
Comme le blanc se prétend noirEt de nos pauvres yeux se joue,Vérité, brise ton miroir !J’ai peur, quant à moi, je l’avoue,
Qu’arrêtant le céleste essieu,Torquemada, monstre effroyable,Ne veuille damner le bon DieuEt ne canonise le diable ;
Que Rothschild ne meure de faim,Que le tigre ne fonde en larmes,Et que Lacenaire à la finNe fasse arrêter les gendarmes !
Octobre 1868.
Versification
- Forme
- 17 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 17(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a ris / Paris masculine, classiqueb l’ignores / sonores féminine, classiquea voir / désespoir masculine, classiqueb délicatesse / Tristesse féminine, classiquea fait / effet masculine, classiqueb commence / Démence féminine, classiquea ambigu / exigu masculine, classiqueb Faille / faille féminine, classiquea reins / contemporains masculine, classiqueb torse / force féminine, classiquea mal / normal masculine, classiqueb s’efface / Face féminine, classiquea VÆ / Legouvé masculine, classiqueb Febvre / l’orfèvre féminine, classiquea folichon / Godichon masculine, classiqueb braise / Marseillaise féminine, classiquea gala / femmes-là masculine, classiqueb trépassent / passent féminine, classiquea Sion / Prostitution masculine, classiqueb viole féminine, classiquea resplendit / dit masculine, classiqueb traire / littéraire féminine, classiquea tison / trahison masculine, classiqueb patriote / Iscariote féminine, classiquea Éros / Antinoos masculine, classiqueb Carabosse / bosse féminine, classiquea tromblons / blonds masculine, classiqueb somme / m’assomme féminine, classiquea noir / miroir masculine, classiqueb joue / l’avoue féminine, classiquea essieu / Dieu masculine, classiqueb effroyable / diable féminine, classiquea faim / fin masculine, classiqueb larmes / gendarmes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1998· numérisation Peter Edwards· Sources