Odes funambulesques, 1857· Évohé Némésis intérimaire
Éveil
Puisque la Némésis,‖ cette vieille portière,Court en poste et regarde‖ à travers la portièreDes arbres fabuleux‖ faits comme ceux de Cham,Laissons Chandernagor,‖ Pékin, Bagdad ou SiamPosséder ses appas,‖ vieux comme sainte Thècle,Et désabonnons-nous‖ le plus possible au siècle.Ne pleure pas, public‖ qui lis encor des vers.Je ne te dirai pas :‖ les raisins sont trop verts ;Et, quant à s’en passer,‖ je sais ce qu’on y risque ;J’ai fait pour toi l’achat‖ d’une jeune odalisque.Celle qui part était‖ infirme à force d’ans :Elle boitait ; la mienne‖ a ses trente-deux dents,L’œil vif, le jarret souple :‖ elle est blanche, Elle est nue,Charmante, bonne fille,‖ et de plus inconnue.Elle a le col de cygne‖ et les trente beautésQue la Grèce exigeait‖ de ses divinités,Et ce ne sont partout,‖ sous sa robe qui pouffe,Que cheveux d’or, que lys‖ et que roses en touffe.La voilà présentée,‖ et, mon bras sous le sien,Nous allons tous les deux,‖ pareils au groupe ancienD’une jeune bacchante‖ agaçant un satyre,Du mieux que nous pourrons‖ jouer à la satire.Nous savons, aussi bien‖ que feu Barthélemy,Sur la lyre à dix voix‖ trouver l’ut et le mi.Allons ! Parmi les chants,‖ les cris et la tempête,Ô ma folle, ô ma muse,‖ embouche ta trompetteQui fouette les carreaux‖ comme un clairon de Sax ;Sur ton front chevelu‖ mets le casque d’Ajax,Galope et fais claquer‖ sur les peaux les plus chèresTon fouet et son pommeau‖ ciselé par Feuchères !Lesbienne rêveuse,‖ éprise de Phyllis,Tu n’as pas, il est vrai, célébré S...,Ni fait de Giraudeau‖ ton souteneur en titre ;Ni dans des vers gazés,‖ qui font rougir un pitre,Fait éclore, en prenant‖ la flûte et le tambour,Un édit paternel‖ pour les filles d’amour ;Ni, comme l’Amphion‖ de ces pignons godiches,Fait surgir à ta voix‖ les colonnes-affiches.Mais enfin, c’est par toi‖ qu’un jour le trioletRessuscita des morts‖ et resta ce qu’il est,Et pour mieux mettre à vif‖ nos modernes linière,Devint une épigramme‖ aiguisée en lanière ;On a su par toi seule,‖ en ce Paris élu,Ce que valent Néraut,‖ Tassin et Gredelu ;Sur ton rondeau tel barde,‖ imprimé vif chez Claye,S’est vu traîner vivant‖ comme sur une claie,Et par toi ce bel âge‖ apprit, en même temps,Qu’un nouvel Archiloque‖ est âgé de huit ans.Vois, le siècle est superbe‖ et s’offre au satirique :Géronte dans le sac‖ attend les coups de trique,Et sera trop heureux,‖ muse aux regards sereins,Si tu lui fais l’honneur‖ de lui casser les reins.Regarde autour de toi‖ ces mille nids d’insectesQui fourmillent en paix‖ dans des fanges suspectes,Et que tu vas fouler‖ aux pieds de ton coursier !Messaline, ta sœur,‖ l’amante aux bras d’acier,De qui trois cents romains‖ composaient l’ordinaire,Ne serait aujourd’hui‖ qu’une pensionnaire,Et pourrait concourir‖ pour le prix de vertu.Les nôtres ont un Claude‖ imbécille et tortu,Qui, toujours généreux‖ au degré nécessaire,Pour les faire oublier‖ donne tant par ulcère.Quelle est la Cléopâtre‖ à trois cents francs par mois,Dont l’Antoine en gants blancs,‖ venu de l’Angoumois,N’ait pas tous les huit jours‖ quelques perles à fondre ?Lorsque Antoine est mangé,‖ Cléopâtre vers LondreVole comme un oiseau,‖ sur l’aile du steamer,Et, de Waterloo-Road‖ affrontant la rumeur,Puise à ces fonds secrets‖ que, pour ses amourettes,La perfide Albion‖ avance à nos lorettes.Demande au soleil d’or,‖ qui mûrit les cotons,Combien notre opéra,‖ refuge de gothons,En dévore en un soir‖ pour un ballet féerique,Et demande à Sappho,‖ la Lélia lyrique,Dont la lèvre du vent‖ rougit les froids appas,Si, par quelque hasard,‖ elle ne saurait pasQuels timides aveux‖ et quelles confidences,Au mépris de l’archet‖ enragé pour les danses,Nos petites Laïs,‖ dans les coins hasardeux,Au bal Valentino‖ chuchotent deux à deux ?Alcippe a le renom‖ d’un homme littéraire.Il gagne peu d’argent.‖ Est-il pauvre ? Au contraire.Sa femme, une poupée‖ aux petits airs souffrants,En cailloux de princesse‖ a deux cent mille francs,Et, dès le grand matin,‖ porte pour ses sortiesDes bottines de soie‖ en couleurs assortiesÀ la robe du jour.‖ Alcippe a deux landausEt de petits habits‖ qui plissent sur le dos ;Madame a son lundi ;‖ c’est un groom en livréeQui porte à la revue,‖ à bon droit enivrée,Les tartines d’Alcippe,‖ et ces époux profondsOnt leur loge au gymnase‖ et leur loge aux bouffons.Alcippe, homme de goût,‖ poëte et dramatiste,Est un original‖ extrêmement artiste ;Il croit sincèrement‖ devoir à son travailLes dollars que madame‖ a trouvés en détailSous les petits coussins‖ d’une amie un peu mûre,Dont pour aucun de nous‖ le boudoir ne se mure.Si pourtant le mari,‖ que favorise un dieu,Veut s’étonner, madame,‖ en souriant un peu,Répond qu’elle a gagné‖ cet argent à la bourse.En peut-on à ce point‖ méconnaître la source !L’ange des actions,‖ que chacun invoquait,Manque à présent de tout,‖ ainsi que bilboquet ;Et la bourse où madame‖ a gagné, c’est la nôtre :C’est la maigreur des uns‖ qui fait un ventre à l’autre.Damon… mais à quoi bon‖ fatiguer votre voix !Muse, n’essayons pas‖ de peindre en une foisLes immoralités‖ de ce siècle bizarre.Nous en avons de reste‖ au quartier saint-Lazare,Pour remplir largement‖ trois mille feuilletons.Tant de taureaux de Crète‖ et de serpents pythonsSe dressent à l’envi‖ dans ce grand marécage,Que nous demanderons‖ du temps pour mettre en cageCes monstres de féerie,‖ et pour bien copierLeurs langues de drap rouge‖ et leurs yeux de papier.Voyez les auvergnats,‖ les pairs, les gens de lettres,Les tom-pouces âgés‖ de quatre centimètres,Le lézard-violon,‖ le hanneton-verrier,Le café de maïs,‖ l’annonce Duveyrier,Le journal vertueux,‖ Aymé, dentiste équestre,Et là-bas mirliton‖ qui s’érige en orchestre !Hilbey ! Carolina !‖ Toussenel ! Le guano !Et mangin ! Et Clairville !‖ Et maître Chicoisneau !Et la bourse ! Et Madrid !‖ Et l’Odéon ! Et Rolle !Et le nez de Guttière !‖ Et Buloz ! Et l’écoleDu bon-sens ! Et le bal‖ des chiens ! Et le journaldes chasseurs ! Janin même,‖ aidé de juvénal,Y perdrait son latin.‖ Voyez, mademoiselle,Ce qui vous reste à faire,‖ et déployez du zèle.Quand, rouge de plaisir‖ et les yeux étoilés,Ton cheval et ton casque‖ au vent échevelés,On te verra courir,‖ ô muse jeune et folle !Les critiques eux-même,‖ et les plus vieux, et rolle,Te suivront d’un regard‖ lascif, ô mes amours !Oubliant qu’ils sont vieux‖ et le furent toujours !
novembre 1845.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 68((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a portière féminine, classiqueb Cham / Siam masculine, classiquea Thècle / siècle féminine, classiqueb vers / verts masculine, classiquea risque / odalisque féminine, classiqueb d’ans / dents masculine, classiquea nue / inconnue féminine, classiqueb beautés / divinités masculine, classiquea pouffe / touffe féminine, classiqueb sien / ancien masculine, classiquea satyre / satire féminine, classiqueb Barthélemy / mi masculine, classiquea tempête / trompette féminine, classiqueb Sax / d’Ajax masculine, classiquea chères / Feuchères féminine, classiqueb Phyllis / S masculine, classiquea titre / pitre féminine, classiqueb tambour / d’amour masculine, classiquea godiches / colonnes-affiches féminine, classiqueb triolet / est masculine, classiquea linière / lanière féminine, classiqueb élu / Gredelu masculine, classiquea Claye / claie féminine, classiqueb temps / ans masculine, classiquea satirique / trique féminine, classiqueb sereins / reins masculine, classiquea d’insectes / suspectes féminine, classiqueb coursier / d’acier masculine, classiquea l’ordinaire / pensionnaire féminine, classiqueb vertu / tortu masculine, classiquea nécessaire / ulcère féminine, classiqueb mois / l’Angoumois masculine, classiquea fondre / Londre féminine, classiqueb steamer / rumeur masculine, classiquea amourettes / lorettes féminine, classiqueb cotons / gothons masculine, classiquea féerique / lyrique féminine, classiqueb appas / pas masculine, classiquea confidences / danses féminine, classiqueb hasardeux / deux masculine, classiquea littéraire / contraire féminine, classiqueb souffrants / francs masculine, classiquea sorties / assorties féminine, classiqueb landaus / dos masculine, classiquea livrée / enivrée féminine, classiqueb profonds / bouffons masculine, classiquea dramatiste / artiste féminine, classiqueb travail / détail masculine, classiquea mûre / mure féminine, classiqueb dieu / peu masculine, classiquea bourse / source féminine, classiqueb invoquait / bilboquet masculine, classiquea nôtre / l’autre féminine, classiqueb voix / fois masculine, classiquea bizarre / saint-Lazare féminine, classiqueb feuilletons / pythons masculine, classiquea marécage / cage féminine, classiqueb copier / papier masculine, classiquea lettres / centimètres féminine, classiqueb hanneton-verrier / Duveyrier masculine, classiquea équestre / orchestre féminine, classiqueb guano / Chicoisneau masculine, classiquea Rolle / l’école féminine, classiqueb journal / juvénal masculine, classiquea mademoiselle / zèle féminine, classiqueb étoilés / échevelés masculine, classiquea folle / rolle féminine, classiqueb amours / toujours masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes funambulesques, Paris, M. Levy, 1859· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources