Odes funambulesques, 1857· Évohé Némésis intérimaire
Les théâtres d’enfants
Bonsoir, chère Évohé.‖ Comment vous portez-vous ?Vous arrivez bien tard !‖ Comme vos yeux sont douxCe soir ! Deux lacs du ciel !‖ Et la robe est divine.Quel écrin ! Vous aimez‖ Diaz, on le devine.Vos poignets amincis‖ sortent comme des fleursDe cette mousseline‖ aux replis querelleurs ;Ce col simple est charmant,‖ ce chapeau de pelucheBlanche, ce tour de tête‖ avec son humble ruche,Vous donnent, ma déesse,‖ un air tout virginal,Et chez vous Gavarni‖ complète juvénal.Votre joue amoureuse‖ a le duvet des pêches,Et si jamais l’enfant‖ Éros manque de flèches,Il vous demandera‖ les cils de cet œil noir.Quel dommage qu’il soit‖ déjà samedi soir,Et qu’il faille chanter,‖ ô ma muse folâtre !Car je vous aurais dit :‖ » le feu brille dans l’âtre,La verte salamandre‖ y sautille en rêvant ;Laissons tomber la pluie‖ et soupirer le vent,Car les sophas sont doux‖ loin des regards moroses,Et nos verres de vin‖ sont pleins de rayons roses. »Mais Karr seul peut flâner‖ aux grèves d’Étretat.Un dieu ne nous fit pas‖ ces loisirs : notre état,C’est de fouetter au sang,‖ comme croquemitaine,Tous les petits vauriens,‖ sans prendre de mitaine.Nous leur faisons bien peur !‖ Heureusement je voisQue mon croquemitaine,‖ avec sa grosse voix,Avale à belles dents‖ les bonbons aux pistaches,Porte des bas à jour‖ et n’a pas de moustaches.La moustache irait mal‖ avec sa douce peau.Mais nous perdons du temps !‖ Jetez là ce chapeau,La robe, les jupons ;‖ tirez cette baleine,Ce bas de cachemire‖ avec sa blanche laine,Et ces boucles d’oreille‖ et ce petit collier,Il faut, ma chère enfant,‖ vous mettre en cavalier.Nous allons dans un lieu‖ sauvage où, sur mon âme,L’on est fort exposée‖ en costume de femme.Passez ce pantalon‖ et ces bottines, quiViennent de chez Renard‖ et de chez Sakoski ;Cachez votre beau sein‖ dans un gilet bien juste.Ce frac va déguiser‖ tous les trésors du buste.Bien. Maintenant, prenez,‖ comme les plus ardents,Le twine sur le bras‖ et le cigare aux dents ;Faites mordre à propos‖ par l’épingle inhumaineVos cheveux d’or. C’est tout.‖ Venez, et dieu nous mène !Le tartare des grecs,‖ où le cruel typhonLes cent gueules en feu‖ paraît encor bouffon ;Tobolsk, la rue aux ours,‖ qui plaît aux réalistes,L’enfer, où pleureront‖ les matérialistes,La thrace aux vents glacés,‖ le mont Hymalaïa,L’hôtel des haricots,‖ Saint-Cloud, Batavia,Mourzouk, où l’on rôtit‖ l’homme comme une dinde,Les mines de Norwège‖ et les grands puits de l’Inde,Asiles du serpent‖ et du caméléon,L’Etna, Botany-Bay,‖ l’Islande et l’odéonSont des endroits charmants‖ et du pays du tendre,À côté de l’endroit‖ où nous allons nous rendre.Nulle part, fût-ce même‖ au fond de la cité,L’impudeur, la débauche‖ et la lubricité,La luxure au front blanc‖ creusé de cicatrices,Et le libertinage‖ avec ses mille vices,Ne dansèrent en chœur‖ ballets plus triomphants !C’est ce que l’on appelle‖ un théâtre d’enfants.Figure-toi, lecteur,‖ une boîte malsaine ;Des lauriers de papier‖ couronnent l’avant-scène,Et vous voyez se tordre‖ avec un air moqueurDes camaïeus bleu-tendre‖ à soulever le cœur.Quatre violons faux‖ grincent avec la flûte,La clarinette beugle,‖ et dans leur triste lutte,Le cornet à piston‖ survient tout essoufflé,Comme un cheval boiteux‖ pris dans un champ de blé,Et qui, les yeux hagards,‖ s’enfuit avec démence.Mais le rideau se lève‖ et la pièce commence.Des petits malheureux‖ affublés d’oripeaux,Infirmes, rabougris,‖ et suant dans leurs peaux,Récitent une prose‖ à crier : « à la garde ! »Et brament des couplets‖ d’une voix nasillarde.Le scrofule a détruit‖ les ailes de leur nez ;Leur joue est molle, et tombe‖ en plis désordonnés,Les yeux tout chassieux‖ prennent des tons d’absinthe,Et l’épine dorsale‖ a l’air d’un labyrinthe.Ils sautent au hasard‖ comme de petits faons.Vous homme simple et bon,‖ rien qu’à voir ces enfantsEstropiés sans doute‖ et battus par leurs maîtres,Vous les plaignez déjà,‖ ces pauvres petits êtres !Mais un monsieur bien mis,‖ un abonné du lieu,Qui hante la coulisse‖ et fait le Richelieu,Vous apprend que ces nains,‖ dont la race fourmille,Ont cinquante ans et sont‖ des pères de famille.Ils grisonnent ; ils sont‖ comme vous, chers lecteurs,Gardes nationaux,‖ poëtes, électeurs,Et portent des faux cols ;‖ c’est le vice précoceQui les a desséchés‖ comme un pois dans sa cosse ;Leur femme, déjà vieille,‖ élève un rossignol,Et l’un d’eux est orné‖ de quelque ordre espagnol.À ces mots, voyant clair‖ dans ce honteux arcane,Honnête citadin,‖ vous prenez votre canne,Et le sage parti,‖ trois fois sage en effet,De fuir en maudissant‖ le maire et le préfet,À moins que, comme nous,‖ aimant l’allégorie,Vous ne restiez pour voir‖ la fantasmagorie.C’est un spectacle heureux‖ et d’un effet hardi.Il ne vous montre pas‖ la lune en plein midi,Mais il donne le droit‖ d’éteindre les chandelles.L’amour est libre alors,‖ et vole à tire d’ailes,Et l’on peut souhaiter‖ un endroit écartéOù de n’être pas chaise‖ on ait la liberté.Serrez-vous contre moi,‖ chère Évohé, ma muse !Voici l’heure où bientôt‖ l’habit qui les abuseVa devenir utile,‖ abominablement.Trois fois heureux encor‖ si ce déguisement,À dessein médité‖ pour ce moment critique,Peut éloigner de vous‖ ce public électrique !Donc, à ces cris que pousse‖ en mourant la vertu,Honteuse de mourir‖ sans avoir combattu,Au bruit de ces soupirs‖ qu’un faible écho répète,Sauvons-nous au hasard‖ sans tambour ni trompette !Allons chez nous, ma mie,‖ ô ma muse à l’œil bleu !Et, la main dans la main,‖ lisons au coin du feu,Cependant qu’au dehors‖ le vent siffle et détone,les chants du crépuscule‖ et les feuilles d’automne.Car, tandis que là-bas,‖ l’enfance, sous le fouet,À de honteux vieillards‖ sert de honteux jouet,Il est doux de revoir,‖ dans les odes écloses,Les beaux petits enfants‖ sourire avec les roses,Et la mère au beau front‖ pour ce charmant essaimRépandre sans compter‖ les perles de son sein ;Et d’écouter en soi‖ chanter avec les heuresL’harmonieux concert‖ des voix intérieures !
décembre 1845.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 64((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a portez-vous / doux masculineb divine / devine fémininea fleurs / querelleurs masculineb peluche / ruche fémininea virginal / juvénal masculineb pêches / flèches fémininea noir / soir masculineb folâtre / l’âtre fémininea rêvant / vent masculineb moroses / roses fémininea d’Étretat / état masculineb croquemitaine / mitaine fémininea vois / voix masculineb pistaches / moustaches fémininea peau / chapeau masculineb baleine / laine fémininea collier / cavalier masculineb âme / femme fémininea qui / Sakoski masculineb juste / buste fémininea ardents / dents masculineb inhumaine / mène fémininea typhon / bouffon masculineb réalistes / matérialistes fémininea Hymalaïa / Batavia masculineb dinde / l’Inde fémininea caméléon / l’odéon masculineb tendre / rendre fémininea cité / lubricité masculineb cicatrices / vices fémininea triomphants / d’enfants masculineb malsaine / l’avant-scène fémininea moqueur / cœur masculineb flûte / lutte fémininea essoufflé / blé masculineb démence / commence fémininea d’oripeaux / peaux masculineb garde / nasillarde fémininea nez / désordonnés masculineb d’absinthe / labyrinthe fémininea faons / enfants masculineb maîtres / êtres fémininea lieu / Richelieu masculineb fourmille / famille fémininea lecteurs / électeurs masculineb précoce / cosse fémininea rossignol / espagnol masculineb arcane / canne fémininea effet / préfet masculineb l’allégorie / fantasmagorie fémininea hardi / midi masculineb chandelles / d’ailes fémininea écarté / liberté masculineb muse / abuse fémininea abominablement / déguisement masculineb critique / électrique fémininea vertu / combattu masculineb répète / trompette fémininea bleu / feu masculineb détone / d’automne fémininea fouet / jouet masculineb écloses / roses fémininea essaim / sein masculineb heures / intérieures féminine
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes funambulesques, Paris, M. Levy, 1859· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources