Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Odes funambulesques, 1857

La belle véronique

Théodore de Banville· 13 quatrains, alexandrins, 52 vers

Ce fut un beau souper,‖ ruisselant de surprises.Les rôtis, cuits à point,‖ n’arrivèrent pas froids ;Par ce beau soir d’hiver,‖ on avait des cerisesEt du johannisberg,‖ ainsi que chez les rois.

Tous ces amis joyeux,‖ ivres, fiers de leurs vices,Se renvoyaient les mots‖ comme un clair tambourin ;Les dames, cependant,‖ suçaient des écrevissesEt se lavaient les doigts‖ avec le vin du Rhin.

Après avoir posé‖ son verre encore humide,Un tout jeune homme, épris‖ de songes fabuleux,Beau comme Antinoüs,‖ mais quelque peu timide,Suppliait dans un coin‖ sa voisine aux yeux bleus.

Ce fut un grand régal‖ pour la troupe savanteQue cette bergerie,‖ et les meilleurs plaisantsSe délectaient de voir‖ un fou croire vivanteVéronique aux yeux bleus,‖ ce joujou de quinze ans.

Mais l’heureux couple avait,‖ parmi ce monde étrange,L’impassibilité‖ des olympiens ; lui,Savourant la démence‖ et versant la louange,Elle, avalant sa perle‖ avec un noble ennui.

L’ardente causerie‖ agitait ses crécellesSur leurs têtes ; pourtant,‖ quoi qu’il en pût coûter,Ils avaient les regards‖ si chargés d’étincellesQue chacun à la fin‖ se tut pour écouter.

— « Vraiment ? Jusqu’à mourir ! » s’écriait Véronique,En laissant flamboyer‖ dans la lumière d’orSes dents couleur de perle‖ et sa lèvre ironique ;« Et si je vous disais :‖ je veux le Kohinnor ? »

(Elle jetait au vent‖ sa tête fulgurante,Pareille à la toison‖ d’une angélique missDont l’aile des steam-boats‖ à la mer de SorrenteEmporte avec fierté‖ les cargaisons de lys ! )

— « Chère âme, » répondit le rêveur sacrilège,« J’irais la nuit, tremblant‖ d’horreur sous un manteau,Blême et pieds-nus, voler‖ ce talisman, dussé-jeEnsuite dans le cœur‖ m’enfoncer un couteau. »

Cette fois, par exemple,‖ on éclata. Le rire,Sonore et convulsif,‖ orageux et profond,Joyeux jusqu’à l’extase‖ et gai jusqu’au délire,Comme un flot de cristal‖ montait jusqu’au plafond.

C’est un hôte ébloui,‖ qui toujours nous invite.La fille d’Ève eut seule‖ un éclair de pitié ;Elle baisa les yeux‖ de l’enfant, et bien viteLui dit, en se penchant‖ dans ses bras à moitié :

— « Ami, n’emporte plus ton cœur dans une orgie.Ne bois que du vin rouge,‖ et surtout lis Balzac.Il fut supérieur‖ en physiologiePour avoir bien connu‖ le fond de notre sac.

Ici, comme partout,‖ l’expérience est chère ;Crois-moi, je ne vaux pas‖ la bague de laitonSi brillante jadis‖ à mon doigt de vachère,Dans le bon temps des gars‖ qui m’appelaient Gothon ! »

novembre 1858.

Versification

Forme
13 quatrains (quatrains)
Rimes
13(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
13 quatrains
Mots à la rime
a surprises / cerises féminine, classiqueb froids / rois masculine, classiquea vices / écrevisses féminine, classiqueb tambourin / Rhin masculine, classiquea humide / timide féminine, classiqueb fabuleux / bleus masculine, classiquea savante / vivante féminine, classiqueb plaisants / ans masculine, classiquea étrange / louange féminine, classiqueb lui / ennui masculine, classiquea crécelles / d’étincelles féminine, classiqueb coûter / écouter masculine, classiquea Véronique / ironique féminine, classiqueb d’or / Kohinnor masculine, classiquea fulgurante / Sorrente féminine, classiqueb miss / lys masculine, classiquea sacrilège / dussé-je féminine, classiqueb manteau / couteau masculine, équivalentea rire / délire féminine, classiqueb profond / plafond masculine, classiquea invite / vite féminine, classiqueb pitié / moitié masculine, classiquea orgie / physiologie féminine, classiqueb Balzac / sac masculine, classiquea chère / vachère féminine, classiqueb laiton / Gothon masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes funambulesques, Paris, M. Levy, 1859· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources