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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Odes funambulesques, 1857

La ville enchantée

Théodore de Banville· 26 quatrains, alexandrins, 104 vers

Il est de par le monde‖ une cité bizarre,Où Plutus en gants blancs,‖ drapé dans son manteau,Offre une cigarette‖ à son ami Lazare,Et l’emmène souper‖ dans un parc de Wateau.

Les centaures fougueux‖ y portent des badines ;Et les dragons, au lieu‖ de garder leur trésor,S’en vont sur le minuit,‖ avec des baladines,Faire un maigre dîner‖ dans une maison d’or.

C’est là que parle et chante‖ avec des voix si douces,Un essaim de beautés‖ plus nombreuses cent fois,En habit de satin,‖ brunes, blondes et rousses,Que le nombre infini‖ des feuilles dans les bois !

Ô pourpres et blancheurs !‖ Neiges et rosiers ! L’uneEn découvrant son sein‖ plus blanc que la Jung-Frau,Cause avec Cyrano,‖ qui revient de la lune,L’autre prend une glace‖ avec Cagliostro.

C’est le pays de fange‖ et de nacre de perle ;Un tréteau sur les fûts‖ du cabaret prochain,Spectacle où les décors‖ sont peints par Diéterle,Cambon, Thierry, Séchan,‖ Philastre et Despléchin ;

Un théâtre en plein vent,‖ où, le long de la rue,Passe, tantôt de face‖ et tantôt de profil,Un mimodrame avec‖ des changements à vue,Comme ceux de Gringoire‖ et du céleste Will.

Là, depuis Idalie,‖ où Cypris court sur l’ondeDans un brougham de nacre‖ attelé d’un dauphin,Vous voyez défiler‖ tous les pays du mondeAvec un air connu,‖ comme chez Séraphin.

La belle au bois dormant,‖ sur la moire fleurieDe la molle ottomane‖ où rêve le chat Murr,Parmi l’air rose et bleu‖ des feux de la féerieS’éveille après cent ans‖ sous un baiser d’amour.

La chinoise rêveuse‖ assise dans sa jonque,Les yeux peints, et les bras‖ ceints de perles d’Ophir,D’un ongle de rubis‖ rose comme une conqueAgace sur son front‖ un oiseau de saphir.

Sous le ciel étoilé,‖ trempant leurs pieds dans l’ondeQue parfument la brise‖ et le gazon fleuri,Et d’un bois de senteur‖ couvrant leur gorge blonde,Dansent à s’enivrer‖ les bibiaderi.

Là, belles des blancheurs‖ de la pâle chlorose,Et confiant au soir‖ les rougeurs des aveux,Les vierges de Lesbos‖ vont sous le laurier-roseS’accroupir dans le sable‖ et causer deux à deux.

La reine Cléopâtre,‖ en sa peine secrète,Fière de la morsure‖ attachée à son flanc,Laisse tomber sa perle‖ au fond du vin de Crète,Et sa pourpre et sa lèvre‖ ont des lueurs de sang.

Voici les beaux palais‖ où sont les hétaïres,Sveltes lys de Corinthe‖ et roses de Milet,Qui, dans des bains de marbre,‖ au chant divin des lyres,Lavent leurs corps sans tache‖ avec un flot de lait.

Au fond de ces séjours‖ à pompe triomphale,Où l’or met des rayons‖ dans les yeux éblouis,Hercule enrubanné‖ file aux genoux d’Omphale.Et Diogène dort‖ sur le sein de Laïs.

Salut, jardin antique,‖ ô Tempé familièreOù le grand Arouet‖ a chanté Pompadour,Où passaient avant eux‖ Louis et La Vallière,La lèvre humide encor‖ de cent baisers d’amour !

C’est là que soupiraient‖ aux pieds de la dryade,Dans la nuit bleue, à l’heure‖ où sonne l’angelus,Et le jeune Lauzun,‖ fier comme Alcibiade,Et le vieux Richelieu,‖ beau comme Antinoüs.

Mais, ce qui me séduit,‖ et ce qui me ramèneDans la verdure, où j’aime‖ à soupirer le soir,Ce n’est pas seulement‖ Phyllis et Dorimène,Avec sa robe d’or‖ que porte un page noir.

C’est là que vit encor‖ le peuple des statuesSous ses palais taillés‖ dans les mélèzes verts,Et que le chœur charmant‖ des nymphes demi-nuesPleure et gémit avec‖ la brise des hivers.

Les naïades sans yeux‖ regardent les grands arbresPousser de longs rameaux‖ qui blessent leurs beaux seins,Et, sur ces seins meurtris‖ croisant leurs bras de marbres,Augmentent d’un ruisseau‖ les larmes des bassins.

Aujourd’hui les wagons,‖ dans ces steppes fleuriesDevancent l’hirondelle‖ en prenant leur essor,Et coupent dans leur vol‖ ces suaves prairies,Sur un ruban de fer‖ qui borde un chemin d’or.

Ailleurs, c’est le palais‖ d’Italie et de GrèceOù règnent des bergers‖ et des dieux demi-nus,Pour lequel Titien‖ a donné sa maîtresse,Où Phidias a mis‖ les siennes, ses Vénus !

Et maintenant, voici‖ la coupole féeriqueOù, près des flots d’argent,‖ sous les lauriers en fleurs,Le grand Orphée apporte‖ à la Grèce lyriqueLa lyre que Sappho‖ baignera dans les pleurs.

Ô ville où le flambeau‖ de l’univers s’allume !Aurore dont l’œil bleu,‖ rempli d’illusions,Tourné vers l’orient,‖ voit passer dans sa brumeDes foyers de splendeur‖ étoilés de rayons !

Ce théâtre en plein vent‖ bâti dans les étoiles,Où passent à la fois‖ Cléopâtre et Lola,Où défile en dansant,‖ devant les mêmes toiles,Un peuple chimérique‖ en habit de gala ;

Ce pays de soleil,‖ d’or et de terre glaise,Cette étrange cité,‖ c’est Athène ou Paris,Eldorado du monde,‖ où la fashion anglaiseImporte deux fois l’an‖ ses tweeds et ses paris.

Pour moi, c’est dans un coin‖ du salon d’Aspasie,Sur l’album électrique‖ où, parmi nos refrains,Phidias et Diaz‖ ont mis leur fantaisie,Que je rime cette ode‖ en vers alexandrins.

septembre 1845.

Versification

Forme
26 quatrains (quatrains)
Rimes
26(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
26 quatrains
Mots à la rime
a bizarre / Lazare féminine, classiqueb manteau / Wateau masculine, classiquea badines / baladines féminine, classiqueb trésor / d’or masculine, classiquea douces / rousses féminine, classiqueb fois / bois masculine, classiquea L’une / lune féminine, classiqueb Jung-Frau / Cagliostro masculine, classiquea perle / Diéterle féminine, classiqueb prochain / Despléchin masculine, classiquea rue / vue féminine, classiqueb profil / Will masculine, classiquea l’onde / monde féminine, classiqueb dauphin / Séraphin masculine, classiquea fleurie / féerie féminine, classiqueb Murr / d’amour masculine, classiquea jonque / conque féminine, classiqueb d’Ophir / saphir masculine, classiquea l’onde / blonde féminine, classiqueb fleuri / bibiaderi masculine, classiquea chlorose / laurier-rose féminine, classiqueb aveux / deux masculine, classiquea secrète / Crète féminine, classiqueb flanc / sang masculine, classiquea hétaïres / lyres féminine, classiqueb Milet / lait masculine, classiquea triomphale / d’Omphale féminine, classiqueb éblouis / Laïs masculine, classiquea familière / Vallière féminine, classiqueb Pompadour / d’amour masculine, classiquea dryade / Alcibiade féminine, classiqueb l’angelus / Antinoüs masculine, classiquea ramène / Dorimène féminine, classiqueb soir / noir masculine, classiquea statues / demi-nues féminine, classiqueb verts / hivers masculine, classiquea arbres / marbres féminine, classiqueb seins / bassins masculine, classiquea fleuries / prairies féminine, classiqueb essor / d’or masculine, classiquea Grèce / maîtresse féminine, classiqueb demi-nus / Vénus masculine, classiquea féerique / lyrique féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea s’allume / brume féminine, classiqueb d’illusions / rayons masculine, classiquea étoiles / toiles féminine, classiqueb Lola / gala masculine, classiquea glaise / anglaise féminine, classiqueb Paris / paris masculine, classiquea d’Aspasie / fantaisie féminine, classiqueb refrains / alexandrins masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes funambulesques, Paris, M. Levy, 1859· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources