Odes funambulesques, 1857
La corde roide
Du temps que j’en étais épris,Les lauriers valaient bien leur prix.À coup sûr on n’est pas un rustreLe jour où l’on voit imprimésLes poëmes qu’on a rimés :Heureux qui peut se dire illustre !
Moi-même un instant je le fus.J’ai comme un souvenir confusD’avoir embrassé la Chimère.J’ai mangé du sucre candiDans les feuilletons du lundi :Ma bouche en est encor amère.
Quittons nos lyres, Érato !On n’entend plus que le râteauDe la roulette et de la banque ;Viens devant ce peuple qui boutJouer du violon deboutSur l’échelle du saltimbanque !
Car, si jamais ses yeux vermeilsNe sont las de voir les soleilsSans baisser leurs fauves paupières,Le poëte n’est pas toujoursEn train de réjouir les oursEt de civiliser les pierres.
En vain les accords de sa voixOnt charmé les monstres ; parfoisLoin des flots sacrés il émigre,Las, sinon guéri de prêcherL’amour aux côtes du rocherEt la douceur aux dents du tigre.
Il se demande s’il n’est plus,Sous les vieux arbres chevelusDe cette France que nous sommes,De l’Océan au pont de Kehl,Un déguisement sous lequelOn puisse parler à des hommes ;
Et, voulant protester du moinsDevant les immortels témoinsEn faveur des dieux qu’on renie,Quoique son âme soit ailleurs,Il te prend tes masques railleursEt ton rire, ô sainte ironie !
Alors, sur son triste haillonIl coud des morceaux de paillon,Pour que dans ce siècle profane,Fût-ce en manière de jouet,On lui permette encor le fouetDe son aïeul Aristophane.
Et d’une lieue on l’aperçoitEn souliers rouges ! Mais qu’il soitUn héros sublime ou grotesque ;Ô muse ! Qu’il chasse aux vautours,Ou qu’il daigne faire des toursSur la corde funambulesque,
Tribun, prophète ou baladin,Toujours fuyant avec dédainCes pavés que le passant foule,Il marche sur les fiers sommetsOu sur la corde ignoble, maisAu-dessus des fronts de la foule.
septembre 1856.
Versification
- Forme
- 10 sizains (sizains)
- Rimes
- 10(aabccb)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 10 sizains
- Mots à la rime
- a épris / prix masculine, classiqueb rustre / illustre féminine, classiquec imprimés / rimés masculine, classiquea fus / confus masculine, classiqueb Chimère / amère féminine, classiquec candi / lundi masculine, classiquea Érato / râteau masculine, classiqueb banque / saltimbanque féminine, classiquec bout / debout masculine, classiquea vermeils / soleils masculine, classiqueb paupières / pierres féminine, classiquec toujours / ours masculine, classiquea voix / parfois masculine, classiqueb émigre / tigre féminine, classiquec prêcher / rocher masculine, classiquea plus / chevelus masculine, classiqueb sommes / hommes féminine, classiquec Kehl / lequel masculine, classiquea moins / témoins masculine, classiqueb renie / ironie féminine, classiquec ailleurs / railleurs masculine, classiquea haillon / paillon masculine, classiqueb profane / Aristophane féminine, classiquec jouet / fouet masculine, classiquea l’aperçoit / soit masculine, classiqueb grotesque / funambulesque féminine, classiquec vautours / tours masculine, classiquea baladin / dédain masculine, classiqueb foule féminine, classiquec sommets / mais masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes funambulesques, Paris, M. Levy, 1859· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources