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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Odes funambulesques, 1857· Évohé Némésis intérimaire

Une vieille lune

Théodore de Banville· SATIRE SIXIÈME· distiques, alexandrins, 133 vers

Moi

Chère infidèle ! Eh bien,‖ qu’êtes-vous devenue ?Depuis quinze grands jours‖ vous n’êtes pas venue !Chaque nuit, à l’abri‖ du rideau de satinMa bougie en pleurant‖ brûle jusqu’au matin ;Je m’endors sans tenir‖ votre main adorée,Et lorsque vient l’aurore‖ en voiture dorée,Je cherche vainement‖ dans les plis des coussinsLes deux nids parfumés‖ où s’endorment vos seins,Comme de doux oiseaux‖ sur le marbre des tombes.Qu’en faisiez-vous là-bas‖ de ces blanches colombes !Et tu ne m’aimes plus.

Évohé

Je vous aime toujours.

Moi

Que faisais-tu, rivale‖ en fleur des Pompadours ?Un corset un peu juste,‖ une étroite chaussureOnt-ils égratigné‖ d’une rose blessureTes beaux pieds ou ton corps,‖ ces parterres de lys ?Un drap trop dur, froissé‖ par tes ongles polis,A-t-il enfin meurtri,‖ dans ses neiges tramées,Ces bijoux rougissants,‖ pareils à des camées ?As-tu brisé ta lyre‖ en chantant Kradoudja ?Ou bien, dans ces doux vers‖ que l’on aimait déjà,Ta soubrette Vénus‖ a-t-elle d’aventureEn te frisant le soir,‖ plié ta chevelure ?As-tu perdu ta voix‖ et ton gazouillement ?

Évohé

Je suis harmonieuse‖ et belle, ô mon amant !Le drap tissu de neige‖ et la chaussure noireN’a pas mordu mes pieds‖ ni mes ongles d’ivoire ;Ma soubrette Cypris,‖ qui m’aime quand je veux,N’a pas coupé nos vers‖ pour plier mes cheveux ;On admire toujours‖ les cent perles féeriquesEt les purs diamants‖ de mes écrins lyriques :Les cupidons ailés‖ me servent d’échansons,Et ma lyre d’argent‖ est pleine de chansons.

Moi

Pourquoi donc as-tu fui‖ la guerre, toi si brave !On reprend Abufar‖ et Lucrèce, on te brave !Pends-toi, grillon ! Lucrèce,‖ enfin deux Abufar !Et ce bache espagnol‖ ivre de nénufar,Damon, ce grand auteur‖ dont la muse civileEnchanta si longtemps‖ et Lecourt et Clairville,Est photographié‖ pour ses talents divers.Le Tarn au loin gémit‖ et demande tes vers.

Évohé

N’as-tu donc point appris‖ la fameuse nouvelleQue l’aveugle déesse,‖ en enflant sa grande aile,Emporte aux quatre coins‖ de l’univers connu ?

Moi

Non.

Évohé

Tremblez, terre et cieux !‖ Le maître est revenu.Némésis-Astronome‖ assemble ses vieux braves,Barberousse s’abat‖ au milieu des burgraves,Barthélemy rayonne,‖ allumant son fanal,Cloué, dernier pamphlet,‖ à son dernier journal !Sa muse a, réveillant‖ la satire latine,Comme un titan vaincu‖ foudroyé Lamartine ;Pareille aux grands parleurs‖ d’Homère et de Hugo,Des rocs du feuilleton,‖ la dure viragoSur ce cygne plus doux‖ que les cygnes d’AthènesFait couler à grand bruit‖ ces paroles hautaines :« Rimeur, que viens-tu faire‖ au milieu du forum ?Cet acte audacieux‖ blesse le décorum.Reste avec tes pareils !‖ Les gens de ta séquelleNe sont bons qu’à rimer‖ une ode, telle quelle !Tu chantes l’avenir !‖ Le présent est meilleur.Ce qui te convenait,‖ ô divin rimailleur,C’était, ambitieux‖ du laurier de Pindare,D’aller au mont Horeb‖ pincer de la guitarePour ton roi légitime,‖ ou plutôt d’arrangerDes vers de confiseur‖ au fidèle-berger.Mais ta loi sociale‖ est une rocambole,Et Fourier n’est qu’un âne‖ à côté de Chambolle.Tombe ! Et le front meurtri‖ par mon divin talon,Souviens-toi désormais‖ d’admirer Odilon. »Ainsi par ses gros vers,‖ Némésis-Astronome,Du poëte sacré,‖ déjà plus grand qu’un homme,A brisé fièrement‖ les efforts superflus.

Moi

Tiens ! Je n’en savais rien.

Évohé

Lamartine non plus.Bois, ô mon jeune amant !‖ Les larmes que je pleure,Si Némésis renaît,‖ il faut donc que je meure ?

Moi

Ta lèvre a le parfum‖ du rosier d’OrientOù l’aurore a caché‖ ses perles en riant ;Cette bouche folâtre‖ est pleine de féeries,Et, comme un voyageur‖ dans des plaines fleuries,Mon cœur s’est égaré‖ parmi ses purs contours.

Évohé

Si je chantais encor,‖ m’aimeriez-vous toujours ?

Moi

Eh ! Que nous fait à nous‖ Némésis-Astronome ?Nous, et Barthélemy‖ que le siècle renomme,Nous avons deux tréteaux‖ dressés sous le ciel bleu,Deux magasins d’esprit :‖ le sien ressemble à feuLe théâtre-français ;‖ une loque de toileY représente Rome‖ ou bien l’arc-de-l’étoile,Au choix. Sur le devant,‖ de lourds alexandrins,Portant tout le harnois‖ classique sur les reins,Casaques abricot,‖ casques de tragédie,Déclament, et s’en vont‖ quand on les congédie :Ce genre sérieux‖ n’a pas un grand succès ;On y bâille parfois,‖ mais c’est l’esprit français ;Cela craque partout,‖ mais c’est la bonne école,Et cela tient toujours‖ avec un peu de colle.Si quelque spectateur‖ pourtant semble fâché,On lui répond : Voltaire !‖ Et le mot est lâché.Mais nous, nous travaillons‖ pour un public folâtre.En haillons ! En plein vent !‖ Nous sommes le théâtreÀ quatre sous, un bouge.‖ Aux regards des titisNous offrons éléphants,‖ diables et ouistitis :Dans notre drame bleu,‖ la svelte colombineA cent mille oripeaux‖ pour cacher sa débine.Ses paillettes d’argent‖ et son vieux casaquinÉblouissent encor‖ ce filou d’arlequin ;On y mord, et parfois‖ la gorge peu sévèreSort de la robe, et luit‖ sous les colliers de verre.Pour moi, sur ce théâtre‖ où le bon goût n’est pas,Paillasse enfariné,‖ je m’escrime à grands pas ;Et quand le vieux Cassandre‖ y passe à l’étourdie,Au lieu de feindre un peu,‖ comme la tragédie,De percer d’un poignard‖ ce farouche barbon,Je lui donne des coups‖ de trique, pour de bon !Sur cette heureuse scène,‖ on voit le saut de carpeAprès le saut de sourd ;‖ et Rose, sans écharpe,S’y montre à ce public‖ trois fois intelligent,Faisant la crapaudine‖ au fond d’un plat d’argent.La fée azur, tenant‖ le diable par les cornes,Y court dans son char d’or‖ attelé de licornes ;L’ange y dévore en scène‖ un cervelas ; des feuxDe Bengale, des feux‖ charmants, roses et bleus,Embrasent de rayons‖ cette aimable folie,Et l’on y voit passer‖ Rosalinde et Célie !

Évohé

Eh bien ! Donc, à vos rangs,‖ guignols et bilboquets !Ouvrons la grande porte !‖ Allumons les quinquets !Mets ton collier de strass,‖ reine de Trébizonde !Entrez, entrez, messieurs !‖ Entrez ! Suivez le monde !Hurrah, la grosse caisse,‖ en avant ! Patapoum !Zizi, boumboum ! Zizi,‖ boumboum ! Zizi, boumboum !Venez voir colombine‖ et le génie, ou l’hydreen mal d’enfant ! orgeat,‖ de la bière, du cidre !

janvier 1846.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
65((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a devenue / venue féminine, classiqueb satin / matin masculine, classiquea adorée / dorée féminine, classiqueb coussins / seins masculine, classiquea tombes / colombes féminine, classiqueb plus / toujours / Pompadours masculine, classiquea chaussure / blessure féminine, classiqueb lys / polis masculine, classiquea tramées / camées féminine, classiqueb Kradoudja / déjà masculine, classiquea d’aventure / chevelure féminine, classiqueb gazouillement / amant masculine, classiquea noire / d’ivoire féminine, classiqueb veux / cheveux masculine, classiquea féeriques / lyriques féminine, classiqueb d’échansons / chansons masculine, classiquea brave féminine, classiqueb Abufar / nénufar masculine, classiquea civile / Clairville féminine, classiqueb divers / vers masculine, classiquea nouvelle / aile féminine, classiqueb connu / Non / revenu masculine, classiquea braves / burgraves féminine, classiqueb fanal / journal masculine, classiquea latine / Lamartine féminine, classiqueb Hugo / virago masculine, classiquea d’Athènes / hautaines féminine, classiqueb forum / décorum masculine, classiquea séquelle / quelle féminine, classiqueb meilleur / rimailleur masculine, classiquea Pindare / guitare féminine, classiqueb d’arranger / fidèle-berger masculine, classiquea rocambole / Chambolle féminine, classiqueb talon / Odilon masculine, classiquea Némésis-Astronome / homme féminine, classiqueb superflus / rien / plus masculine, classiquea pleure / meure féminine, classiqueb d’Orient / riant masculine, classiquea féeries / fleuries féminine, classiqueb contours / toujours masculine, classiquea Némésis-Astronome / renomme féminine, classiqueb bleu / feu masculine, classiquea toile / l’arc-de-l’étoile féminine, classiqueb alexandrins / reins masculine, classiquea tragédie / congédie féminine, classiqueb succès / français masculine, classiquea école / colle féminine, classiqueb fâché / lâché masculine, classiquea folâtre / théâtre féminine, classiqueb titis / ouistitis masculine, classiquea colombine / débine féminine, classiqueb casaquin / d’arlequin masculine, classiquea sévère / verre féminine, classiqueb pas masculine, classiquea l’étourdie / tragédie féminine, classiqueb barbon / bon masculine, classiquea carpe / écharpe féminine, classiqueb intelligent / d’argent masculine, classiquea cornes / licornes féminine, classiqueb feux / bleus masculine, classiquea folie / Célie féminine, classiqueb bilboquets / quinquets masculine, classiquea Trébizonde / monde féminine, classiqueb Patapoum / boumboum masculine, classiquea l’hydre / cidre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

133 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes funambulesques, Paris, M. Levy, 1859· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources