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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Odes funambulesques, 1857· Évohé Némésis intérimaire

L’amour à paris

Théodore de Banville· SATIRE CINQUIÈME· distiques, alexandrins surtout, 142 vers

Fille du grand Daumier‖ ou du sublime Cham,Toi qui portes du reps‖ et du madapolam,Ô muse de Paris !‖ Toi par qui l’on admireLes peignoirs érudits‖ qui naissent chez Palmyre,Toi pour qui notre siècle‖ inventa les corsetsà la minute, amour‖ du puff et du succès !Toi qui chez la comtesse‖ et chez la chambrièreColportes Marivaux‖ retouché par Barrière,Précieuse Évohé !‖ Chante, après Gavarni,L’amour et la constance‖ en brodequin verni.Dans ces pays lointains‖ situés à dix lieues,Où l’Oise dans la Seine‖ épanche ses eaux bleues,Parmi ces saharas‖ récemment découverts,Quand l’indigène ému‖ voit passer dans nos versCes mots déjà caducs :‖ rat, grisette ou lorette,Il se sent vivre, un charme‖ impérieux l’arrête,Et, l’œil dans le ciel bleu,‖ ce naturel naïfÉvacue un sonnet‖ imité de Baïf.Il voit dans le verger‖ qu’il eut en patrimoineTourbillonner en chœur‖ les cauchemars d’Antoine ;Le voilà frémissant‖ et rouge comme un coq ;Il rêve, il doute, il songe,‖ et tout son Paul de KockLui revient en mémoire,‖ et, pendant trois semaines,Fait partir à ses yeux‖ des chandelles romainesEt dans son cœur troublé‖ met tout en désarroi,Comme un feu d’artifice‖ à la fête du roi.La grisette ! Il revoit‖ la petite fenêtre.Les rayons souriants‖ du jour qui vient de naître,À leur premier réveil,‖ comme un cadre enchanteur,Dorent les liserons‖ et les pois de senteur.Une tête charmante,‖ un ange, une vignetteDe ce gai reposoir‖ agace la lorgnette.En voyant de la rue‖ un rire triomphantOuvrir des dents de perle,‖ on dirait qu’un enfantOu quelque sylphe, épris‖ de leurs touffes écloses,A fait choir, en jouant,‖ du lait parmi les roses.Elle va se lacer‖ en chantant sa chanson,Lisette ou l’andalouse‖ ou bien mimi pinson,Puis tendre son bas blanc‖ sur sa jambe plus blanche ;Les plis du frais jupon‖ vont embrasser sa hancheEt cacher cent trésors,‖ et du cachot de grèsLa naïade aux yeux bleus‖ glissera sans regretsSur sa folle poitrine‖ et sur son col, que baigneUn doux or délivré‖ des morsures du peigne.Ce poëme fini,‖ dans un grossier réseauElle va becqueter‖ son déjeuner d’oiseau,Puis, son ouvrage en main,‖ sur sa chaise de paille,La folle va laisser,‖ tandis qu’elle travaille,L’aiguille aux dents d’acier‖ mordre ses petits doigts ;Et, comme un frais méandre‖ égaré dans les bois,Elle entrelacera,‖ modeste poésie,Les fleurs de son caprice‖ et de sa fantaisie.C’est ce que l’on appelle‖ une brodeuse. Hélas !Depuis qu’en retournant‖ le sept de cœur ou l’asDans un estaminet,‖ le premier journalisteContre les murs du beau‖ dressa cette baliste,Combien ces frais croquis,‖ plus faux que des jetons,Ont fait dans notre ciel‖ errer de Phaétons !La grisette, doux rêve !‖ Elle avait ses apôtres,Balzac et Gavarni‖ mentaient comme les autres ;Mais un jour, Roqueplan,‖ s’étant mis à l’affût,Fit un mot de génie,‖ et la lorette fut !Hurrah ! Les Aglaé !‖ Les Ida, les charmantes,En avant ! Le champagne‖ a baptisé les mantes !Déchirons nos gants blancs‖ au seuil de l’opéra !Après, la maison-d’or !‖ Corinne chantera,Et puis, nous ferons tous,‖ comme c’est nécessaire,Des mots qui paraîtront‖ demain dans le corsaire !Des mots tout neufs, si bien‖ arrachés au trépasQu’ils se rendent parfois,‖ mais qu’ils ne meurent pas !Écoutez Célina,‖ reine de la folie,Qui chante : un général‖ de l’armée d’Italie !Ah ! Bravo ! C’est épique,‖ on ne peut le nier.Quel aplomb ! Je l’avais‖ entendu l’an dernier.Vive Aspasie ! Athène‖ existe au sein des gaules !Ah ! Nous avons vraiment‖ les femmes les plus drôlesDe Paris ! Périclès‖ vit chez nous en exil,Et nous nous amusons‖ beaucoup. Quelle heure est-il ?Évohé ! Toi qui sais‖ le fond de ces arcanes,Depuis la maison-d’or‖ jusqu’au bureau des cannes,Toi qui portas naguère‖ avec assez d’ardeurLe claque enrubanné‖ du fameux débardeur,Apparais ! Montre-nous,‖ ô femme sibylline,La pâle vérité‖ nue et sans crinoline,Et convaincs une fois‖ les faiseurs de journauxDe complicité vile‖ avec les Oudinots.Descends jusques au fond‖ de ces hontes immensesQui sont le paradis‖ des auteurs de romances,Dis-nous tous les détours‖ de ces gouffres amers,Et si la perle en feu‖ rayonne au fond des mers,Et quels monstres, avec‖ leurs cent gueules ouvertes,Attendent le nageur‖ tombé dans les eaux vertes.Mène-nous par la main‖ au fond de ces tombeaux !Montre ces jeunes corps‖ si pâles et si beauxD’où la beauté s’enfuit‖ sans y laisser de trace !Fais-nous voir la misère‖ et l’impudeur sans grâce !Parcours, en exhalant‖ tes regrets superflus,Ces beaux temples de l’âme‖ où le dieu ne vit plus,Sans craindre d’y salir‖ ta cheville nacrée.Tu peux entrer partout,‖ car la muse est sacrée.Mais du moins, Évohé,‖ si la jeune Laïs,Avec ses cheveux d’or,‖ blonds comme le maïs,N’enchaîne déjà plus‖ son amant Diogène ;Dans ces murs, d’où s’enfuit‖ l’esprit avec la gêne,Si leur Alcibiade‖ et leur sage PhrynéAbandonnent déjà‖ ce siècle nouveau-né,Si dans notre Paris‖ leur Athène est bien morte,Dans les salons dorés‖ où se tient à la porteLa noble courtoisie,‖ il est plus d’un grand nomQui dérobe la grâce‖ et l’esprit de Ninon.Là, l’amour est un art‖ comme la poésie :Le caprice aux yeux verts,‖ la rose fantaisiePoussent la blanche nef‖ que guident sur son lacAnacréon, Ovide‖ et le divin Balzac,Et mènent sur ces flots,‖ célébrés par Horace,La volupté plus belle‖ encore que la grâce !Ô doux mensonge ! Avec‖ tes ongles déjà longs,Tâche d’égratigner‖ la porte des salons,Et peins-nous, s’il se peut,‖ en paroles courtoises,Les amours de duchesse‖ et les amours bourgeoises !Dis l’enfant chérubin‖ tenant sur ses genouxSa marraine aujourd’hui‖ moins sévère ; dis-nousLa nouvelle Phryné,‖ lascive et dédaigneuse,Instruisant les d’Espard‖ après les Maufrigneuse ;Dis-nous les nobles seins‖ que froissent les talonsDes superbes chasseurs‖ choisis pour étalons ;Et comment Mess..... encore extasiée,Au matin rentre lasse‖ et non rassasiée,Pâle, essoufflée, en eau,‖ suivant l’ombre du mur,Tandis que son époux,‖ orateur déjà mûr,Dans son boudoir de pair‖ désinfecté par l’ambre,Interpelle un miroir‖ en attendant la chambre !Ah ! Posons nos deux mains‖ sur notre cœur sanglant !Ce n’est pas sans gémir‖ qu’on cherche, en se troublant,Quelle plaie ouvre encor,‖ dans l’éternelle TroieL’implacable Vénus‖ attachée à sa proie !Quand il parle d’amour‖ sans pleurer et crier,Le plus heureux de nous,‖ quel que soit le laurierOu le myrte charmant‖ dont sa tête se ceigne,Sent grincer à son flanc‖ la blessure qui saigne,Et se plaindre et frémir‖ avec un ris moqueur,L’ouragan du passé‖ dans les flots de son cœur !

février 1846.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
71((aa))
Mètre
Alexandrins surtout (141 de 12, 1 de 11)· profil 6+6, (11)
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a Cham / madapolam masculine, classiqueb admire / Palmyre féminine, classiquea corsets / succès masculine, classiqueb chambrière / Barrière féminine, classiquea Gavarni / verni masculine, classiqueb lieues / bleues féminine, classiquea découverts / vers masculine, classiqueb lorette / l’arrête féminine, classiquea naïf / Baïf masculine, classiqueb patrimoine / d’Antoine féminine, classiquea coq / Kock masculine, classiqueb semaines / romaines féminine, classiquea désarroi / roi masculine, classiqueb fenêtre / naître féminine, classiquea enchanteur / senteur masculine, classiqueb vignette / lorgnette féminine, classiquea triomphant / enfant masculine, classiqueb écloses / roses féminine, classiquea chanson / pinson masculine, classiqueb blanche / hanche féminine, classiquea grès / regrets masculine, classiqueb baigne / peigne féminine, classiquea réseau / d’oiseau masculine, classiqueb paille / travaille féminine, classiquea doigts / bois masculine, classiqueb poésie / fantaisie féminine, classiquea Hélas / l’as masculine, classiqueb journaliste / baliste féminine, classiquea jetons / Phaétons masculine, classiqueb apôtres / autres féminine, classiquea l’affût / fut masculine, classiqueb charmantes / mantes féminine, classiquea l’opéra / chantera masculine, classiqueb nécessaire / corsaire féminine, classiquea trépas / pas masculine, classiqueb folie / d’Italie féminine, classiquea nier / dernier masculine, classiqueb gaules / drôles féminine, classiquea exil / est-il masculine, classiqueb arcanes / cannes féminine, classiquea d’ardeur / débardeur masculine, classiqueb sibylline / crinoline féminine, classiquea journaux / Oudinots masculine, classiqueb immenses / romances féminine, classiquea amers / mers masculine, classiqueb ouvertes / vertes féminine, classiquea tombeaux / beaux masculine, classiqueb trace / grâce féminine, classiquea superflus / plus masculine, classiqueb nacrée / sacrée féminine, classiquea Laïs / maïs masculine, classiqueb Diogène / gêne féminine, classiquea Phryné / nouveau-né masculine, classiqueb morte / porte féminine, classiquea nom / Ninon masculine, classiquea lac / Balzac masculine, classiqueb Horace / grâce féminine, classiquea longs / salons masculine, classiqueb courtoises / bourgeoises féminine, classiquea genoux / dis-nous masculine, classiqueb dédaigneuse / Maufrigneuse féminine, classiquea talons / étalons masculine, classiqueb extasiée / rassasiée féminine, classiquea mur / mûr masculine, classiqueb l’ambre / chambre féminine, classiquea sanglant / troublant masculine, classiqueb Troie / proie féminine, classiquea crier / laurier masculine, classiqueb ceigne / saigne féminine, classiquea moqueur / cœur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

142 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes funambulesques, Paris, M. Levy, 1859· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources