Rimes dorées, 1875
A Eugène Delacroix
Strophes dites par Mounet-Sully Pour l’inauguration du monument élevé à Eugène Delacroix
O Delacroix ! songeur,‖ poëte, âme, génie !Magicien vibrant‖ d’orgueil et de courroux,Calme, fier, évoqué‖ de la nuit infinie,Peintre de l’idéal,‖ te voici devant nous !
Tes mains ont loin de toi‖ rejeté le suaire,Et toi, le conquérant,‖ jadis persécuté,Grâce à la piété‖ du hardi statuaire,Te voici, tu renais‖ pour l’immortalité.
Terre et cieux, tu prends tout‖ dans ton vaste domaine,Et si la clarté brille‖ en ton œil enchanté,C’est que tu te donnas‖ à la souffrance humaine.Le poëme divin,‖ c’est toi qui l’as chanté.
Massacres, guerre, amour,‖ fragilité, démence,Tu peignis tout, le sang‖ pourpré comme les fleurs,Et l’enfer et l’azur,‖ et dans ton œuvre immenseL’héroïque Pitié‖ lave tout de ses pleurs !
Ah ! l’avenir, le grand‖ avenir magnanime,Est pour celui qui porte‖ une plaie à son flancEt qui ne peut pas voir‖ un condamné sublimeSans laver ce martyr‖ avec son propre sang.
Il vivra, celui-là‖ qui jette, comme Orphée,Une plainte que rien‖ ne saurait apaiser,Et qui, domptant d’abord‖ sa colère étouffée,Pose sur chaque plaie‖ un fraternel baiser.
O peintre ! la couleur‖ sereine est une lyre ;Elle dit le triomphe‖ à l’aurore pareil,Et l’épopée au glaive‖ ardent, et le délireDu beau qui resplendit‖ comme un rouge soleil.
O Delacroix ! parmi‖ les pages qu’illumineTon âme, il en est une‖ où, furieux encor,Apollon, clair vainqueur‖ de la nuit, extermineLes monstres des marais‖ avec ses flèches d’or.
Haine, ignorance, erreur,‖ tous les bourreaux de l’âme,Les mensonges avec‖ les trahisons rampants,Le dieu tue et détruit,‖ s’envolant dans la flamme,Tout ce tas de crapauds‖ hideux et de serpents.
Ce dieu, c’est toi, vivant‖ dans la clarté première,Chassant l’obscurité‖ détestable qui nuit,O toi qui t’enivras‖ de la pure lumièreEt qui n’eus jamais d’autre‖ ennemi que la nuit.
Mais tu peignis aussi,‖ pur en ses chastes lignes,Caressé par la brise‖ et par le doux écho,Un jardin où parmi‖ les lauriers et les cygnesRetentissent les vers‖ d’Homère et de Sapho.
C’est là que, maintenant,‖ rassasié de gloire,Tu contemples, superbe‖ et d’un regard vainqueur,Les bosquets verdoyants‖ et le temple d’ivoireA côté de Hugo,‖ cet Eschyle au grand cœur.
Le statuaire, en qui‖ l’espérance tressaille,A modelé pour nous‖ ce beau front sérieux,Ta lèvre au pli songeur,‖ tes cheveux en broussaille,Et sous tes fiers sourcils‖ tes yeux mystérieux.
Et nous te saluons‖ d’une ardente louange,O toi qui fus émus,‖ grand homme, et qui pleuras,O traducteur du verbe‖ égal à Michel-Ange,Qui pris le feu du ciel‖ et qui t’en emparas !
Maintenant que ton œuvre‖ austère et magnifiqueBrille dans la lumière‖ et l’éblouissement,Et que, dans la verdure‖ et l’ombre pacifique,Un flot mélodieux‖ baigne ton monument,
Notre Apelle triomphe‖ ainsi que notre Homère,Et, tressant pour ton front‖ des lauriers toujours verts,Cette fille d’Hellas,‖ ta nourrice et ta mère,La France avec orgueil‖ te donne à l’univers.
5 octobre 1890.
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a génie / infinie féminine, classiqueb courroux / nous masculine, classiquea suaire / statuaire féminine, classiqueb persécuté / l’immortalité masculine, classiquea domaine / humaine féminine, classiqueb enchanté / chanté masculine, classiquea démence / immense féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea magnanime / sublime féminine, classiqueb flanc / sang masculine, classiquea Orphée / étouffée féminine, classiqueb apaiser / baiser masculine, classiquea lyre / délire féminine, classiqueb pareil / soleil masculine, classiquea qu’illumine / extermine féminine, classiqueb encor / d’or masculine, classiquea l’âme / flamme féminine, classiqueb rampants / serpents masculine, classiquea première / lumière féminine, classiqueb nuit masculine, classiquea lignes / cygnes féminine, classiqueb écho / Sapho masculine, classiquea gloire / d’ivoire féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea tressaille / broussaille féminine, classiqueb sérieux / mystérieux masculine, classiquea louange / Michel-Ange féminine, classiqueb pleuras / emparas masculine, classiquea magnifique / pacifique féminine, classiqueb l’éblouissement / monument masculine, classiquea Homère / mère féminine, classiqueb verts / l’univers masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.0
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64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1998· numérisation Peter Edwards· Sources