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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Rimes dorées, 1875

Le Théâtre

Théodore de Banville· 26 quatrains, alexandrins, 104 vers

A Jules Bonnassies

Lorsque j’entends ces mots‖ magiques : Le Théâtre,Un univers diffus,‖ charmant, plus variéQue la vie, effrayant,‖ gracieux et folâtre,M’apparaît, aux splendeurs‖ des rayons marié.

Ce sont les vendangeurs‖ de la joyeuse Attique,Couronnés de feuillage,‖ ivres des plus doux vins,Aux quatre vents du ciel‖ jetant l’ode emphatique ;C’est Eschyle au front nu,‖ menant les chœurs divins ;

Ce sont les demi-dieux,‖ les chanteurs, les géniesLivrant au destin sombre,‖ avec leur plaie au flanc,Les Orestes plaintifs‖ et les Iphigénies,Et les Œdipes fous‖ aveuglés par le sang ;

C’est cet archer vainqueur‖ de la foule profane,Sachant faire obéir‖ la flûte de roseauEt la lyre, les vers‖ du sage Aristophane,Célébrant la fierté‖ superbe de l’Oiseau.

C’est le grand créateur‖ mystérieux, ShakspereS’élançant comme un Dieu‖ par son hardi chemin,Animant la forêt‖ qui parle et qui respire,Et de ses doigts rêveurs‖ pétrissant l’être humain ;

C’est le Crime, l’Erreur,‖ la Fureur, la Folie ;C’est Lear, dont l’ouragan‖ fait voler le manteau,C’est Hamlet se roulant‖ sous les pieds d’Ophélie ;Ce sont les Rois jaloux‖ aiguisant leur couteau ;

C’est, doux cygne éploré,‖ la pâle Desdémone,C’est Imogène errant‖ sous les chênes profonds,Et c’est Titania,‖ pareille à l’anémone,Baisant le front de l’âne‖ avec des cris bouffons ;

C’est Orlando semant‖ les diamants de l’IndeEt les perles d’Ophir‖ en sa folle chanson,Et tressant des sonnets‖ fleuris pour Rosalinde,Cette capricieuse,‖ habillée en garçon.

C’est tout le peuple étrange,‖ à son rêve docileEt brillant des rubis‖ célestes du matin,Que Molière amena‖ de la verte Sicile,Et que sa fantaisie‖ a vêtu de satin !

Étalant son manteau‖ comme les paons leurs queues,Et versant la folie‖ en sa coupe où je bois,C’est Scapin, blanc de neige,‖ orné de quilles bleues,Avec sa barbe folle‖ et son poignard de bois ;

Isabelles, Agnès,‖ ce sont les jeunes fillesDont Valère chérit‖ les fronts délicieux ;C’est Zerbinette ; c’est‖ le roi des MascarillesFaisant tourbillonner‖ sa pourpre vers les cieux ;

Ce sont les Ægipans,‖ les Nymphes, les Déesses,Les Turcs, les Espagnols,‖ les Poitevins dansantsQue le Songeur, suivi‖ d’ombres enchanteresses,Évoque aux pieds du roi‖ Louis, ivre d’encens ;

C’est Tartuffe, essayant‖ les poisons qu’il mélange ;C’est don Juan que meurtrit‖ le Désir, ce vautour,Et qui sur sa paupière‖ et sur son front d’archangeLaisse voir la brûlure‖ affreuse de l’amour.

C’est Regnard, plein d’ivresse,‖ avec son Légataire,Et Lisette et Crispin,‖ vêtu du noir manteau ;C’est Marivaux pensif,‖ embarquant pour CythèreDorante et Sylvia,‖ costumés par Wateau ;

C’est Talma, dans Néron,‖ gardant sa noble pose,Laissant rugir sa mère‖ et, calme sous l’affront,Jouant avec un bout‖ de son écharpe rose ;C’est Mars au beau sourire,‖ avec sa rose au front ;

Puis c’est le Drame, avec‖ son extase féerique,Ressuscité, rayant‖ les cieux de son grand volEt planant à la voix‖ du Poëte lyrique ;C’est Marion de Lorme,‖ et Blanche et doña Sol ;

C’est le vieux Job chargé‖ d’attentats et de gloire ;C’est Tisbe menaçant‖ par la voix de Dorval ;C’est Ruy Blas déchirant‖ sa pourpre dérisoire,Et le vieux Frédérick,‖ demeuré sans rival.

Puis Esther murmurant‖ ses plaintes sous le cèdre,Jeanne d’Arc inspirée‖ invoquant saint Michel,Pauline s’élançant‖ vers Dieu, Camille, Phèdre,C’est l’éblouissement‖ tragique, c’est Rachel !

Elle est, courant, la haine‖ au front, sur le rivage,Hermione, mêlant‖ sa plainte au flot moqueur ;Elle est Chimène, ayant‖ en sa fierté sauvageUne goutte de sang‖ de taureau dans le cœur.

C’est Musset, toujours beau‖ de sa douleur insigne,Brodant de perles d’or‖ quelque vieux fabliau,Par la voix des acteurs‖ disant un chant de cygne,Et versant sur nos mains‖ les pleurs de Célio ; —

C’est le sombre Antony‖ poignardant son Adèle ;C’est toi qui meurs si jeune‖ et qui t’humilias,Amante, courtisane‖ au front chaste et fidèle,Marguerite, portant‖ les blancs camellias !

C’est Jocrisse, ingénu‖ comme une fille, et rougeComme un coquelicot‖ dans les blés de Cérès,Et que, pour nous ravir,‖ tant notre horizon bouge,Font si spirituel‖ Arnal et Gil Pérès ;

C’est le grand Bilboquet‖ dans son carrick noisette,Ou montrant le pourpoint‖ du farouche Espagnol,Et jouant de son nez‖ comme d’une musette ;C’est Prudhomme, rayant‖ l’azur avec son col ;

Enfin c’est, tout souillé‖ par les fanges nocturnesEt tournant dans ses doigts‖ son lorgnon radieux,Robert Macaire avec‖ ses souliers à cothurnesEt son pantalon fait‖ de la pourpre des Dieux !

Et sur cette mêlée‖ étrange et surhumaine,Près des astres d’argent‖ montrant leurs pieds nacrés,Les sœurs aux belles voix,‖ Thalie et Melpomène,Planent dans la splendeur‖ des vastes cieux sacrés,

Celle-ci, furieuse‖ et montant la Chimère,Et celle-là, Pégase‖ au regard meurtrier ;L’une jetant des fleurs‖ sur les pieds nus d’HomèreEt l’autre couronnant‖ Rabelais du laurier !

Décembre 1874.

Versification

Forme
26 quatrains (quatrains)
Rimes
26(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
26 quatrains
Mots à la rime
a Théâtre / folâtre féminine, classiqueb varié / marié masculine, classiquea Attique / emphatique féminine, classiqueb vins / divins masculine, classiquea génies / Iphigénies féminine, classiqueb flanc / sang masculine, classiquea profane / Aristophane féminine, classiqueb roseau / l’Oiseau masculine, classiquea Shakspere / respire féminine, classiqueb chemin / humain masculine, classiquea Folie / d’Ophélie féminine, classiqueb manteau / couteau masculine, classiquea Desdémone / l’anémone féminine, classiqueb profonds / bouffons masculine, classiquea l’Inde / Rosalinde féminine, classiqueb chanson / garçon masculine, classiquea docile / Sicile féminine, classiqueb matin / satin masculine, classiquea queues / bleues féminine, classiqueb bois masculine, classiquea filles / Mascarilles féminine, classiqueb délicieux / cieux masculine, classiquea Déesses / enchanteresses féminine, classiqueb dansants / d’encens masculine, classiquea mélange / d’archange féminine, classiqueb vautour / l’amour masculine, classiquea Légataire / Cythère féminine, classiqueb manteau / Wateau masculine, classiquea pose / rose féminine, classiqueb l’affront / front masculine, classiquea féerique / lyrique féminine, classiqueb vol / Sol masculine, classiquea gloire / dérisoire féminine, classiqueb Dorval / rival masculine, classiquea cèdre / Phèdre féminine, classiqueb Michel / Rachel masculine, classiquea rivage / sauvage féminine, classiqueb moqueur / cœur masculine, classiquea insigne / cygne féminine, classiqueb fabliau / Célio masculine, classiquea Adèle / fidèle féminine, classiqueb t’humilias / camellias masculine, classiquea rouge / bouge féminine, classiqueb Cérès / Pérès masculine, classiquea noisette / musette féminine, classiqueb Espagnol / col masculine, classiquea nocturnes / cothurnes féminine, classiqueb radieux / Dieux masculine, classiquea surhumaine / Melpomène féminine, classiqueb nacrés / sacrés masculine, classiquea Chimère / d’Homère féminine, classiqueb meurtrier / laurier masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1998· numérisation Peter Edwards· Sources