Rimes dorées, 1875
A la Jeunesse
Prologue pour « La Vie de Bohème » au Théâtre de l’Odéon
Mesdames et messieurs,‖ nous vous donnons La VieDe Bohème, une pièce‖ où le rire et les pleursSe mêlent, comme aux champs,‖ où notre âme est ravie,Les larmes du matin‖ brillent parmi les fleurs.
Pour dire ce refrain‖ des amours éternelles,Deux amis, ô douleur !‖ séparés aujourd’hui,Naguères unissaient‖ leurs deux voix fraternelles :Puisque l’un d’eux s’est tû,‖ ne parlons que de lui.
Murger, esprit ailé,‖ poëte ivre d’aurore,Pour Muse eut cette sœur‖ divine du Printemps,La Jeunesse, pour qui‖ les roses vont éclore,Et pour devise il eut‖ ces mots sacrés : Vingt ans !
C’est pourquoi, tout heureux‖ de se regarder vivre,Toujours les jeunes cœurs‖ de vingt ans aimerontCes filles du matin‖ qui passent dans son livreEt meurent sans avoir‖ de rides sur leur front.
Qui ne les adora,‖ ces fleurs de son poëme ?Qui de nous, qui de nous,‖ ô rêveuse MimiEnamourée encor‖ sous le frisson suprême,N’a dans un rêve ardent‖ baisé ton front blêmi ?
Et toi, Musette, reine‖ insoucieuse et folle,Qui n’a cherché tes yeux,‖ qui n’a redit ton nom ?Qui sur ta lèvre ouverte‖ au vent, rose corolle,Ne retrouve à la fois‖ Juliette et Manon ?
Oui, tant qu’un vin pourpré‖ frémira dans nos verres,Ces fillettes vivront,‖ couple frais et vermeil.Pourquoi ? c’est qu’elles ont‖ l’âge des primevèresEt l’actualité‖ du rayon de soleil.
Le livre un soir devint‖ une pièce applaudieEt même fit fureur‖ autant qu’un opéra.Le miracle nouveau‖ de cette comédie,Ce fut qu’en l’entendant‖ l’on rit et l’on pleura.
On s’étonnait surtout‖ qu’en des scènes rapidesL’esprit, versant la joie‖ et l’éblouissementAvec son carillon‖ de notes d’or splendides,Pût laisser tant de place‖ à l’attendrissement.
Puis l’œuvre, que le temps‖ jaloux n’a pas meurtrie,De théâtre en théâtre‖ a suivi son destin,Mais elle trouve enfin‖ sa réelle patrieEn abordant ce soir‖ au vieux Pays Latin !
O vous en qui sourit‖ l’avenir de la France !O jeunes gens, Murger‖ calme, vaillant et doux,Nous versait en pleurant‖ le vin de l’espérance :Où serait-il compris‖ si ce n’est parmi vous ?
Il fut des vôtres, car‖ il eut le fier délireDu noble dévouement‖ et des belles chansons,Et je devine bien‖ que vous allez lui dire :Reste avec nous. C’est bien.‖ Nous te reconnaissons.
Il fut de votre race,‖ ô nation choisie !Il se donnait à vous‖ qui, malgré les moqueurs,Ne déserterez pas‖ la sainte Poésie,Et dont la soif de l’or‖ n’a pas séché les cœurs !
Comme sa comédie‖ où, voilé de tristesse,Murmure sous les cieux‖ le rire aérien,Est à vous, bataillon‖ sacré de la jeunesse,Nous vous la rapportons.‖ Reprenez votre bien !
Le poëte pensif‖ qui vous donna La VieDe Bohème, adora‖ dans ses rêves d’azurLa gloire, cette amante‖ ardemment poursuivie,Et toujours se garda‖ pour elle honnête et pur.
Ses héros sont parfois‖ mal avec la fortune :Vous les voyez soupant‖ au milieu des hiversD’un sonnet romantique‖ ou bien d’un clair de lune,Mais fidèles, mais vrais,‖ mais indomptés, mais fiers !
Leurs châteaux éclatants,‖ faits d’un rêve féerique,N’ont encore été vus‖ par nul historien,Et sont bâtis dans une‖ Espagne chimérique,Mais enferment l’honneur,‖ sans lequel tout n’est rien.
Vous recevrez chez vous‖ ces hôtes en liesse,Comme des voyageurs‖ qui parlent d’un ami.Oui, vous applaudirez‖ et l’esprit de la pièceEt votre doux Murger,‖ à présent endormi !
Et vos regrets amers‖ pour ce jeune poëteEmporté loin de nous‖ par un vent meurtrierA sa lyre à présent‖ détendue et muetteNe refuseront pas‖ quelques brins de laurier !
Car vous êtes de ceux‖ dont la pitié profondeGarde les verts rameaux‖ qui croissent sous le cielPour les penseurs trop vite‖ exilés de ce mondeEt pour ce que les morts‖ nous laissent d’immortels !
30 décembre 1865.
Versification
- Forme
- 20 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 20(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 20 quatrains
- Mots à la rime
- a Vie / ravie féminine, classiqueb pleurs / fleurs masculine, classiquea éternelles / fraternelles féminine, classiqueb aujourd’hui / lui masculine, classiquea d’aurore / éclore féminine, classiqueb Printemps / ans masculine, classiquea vivre / livre féminine, classiqueb aimeront / front masculine, classiquea poëme / suprême féminine, classiqueb Mimi / blêmi masculine, classiquea folle / corolle féminine, classiqueb nom / Manon masculine, classiquea verres / primevères féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea applaudie / comédie féminine, classiqueb opéra / pleura masculine, classiquea rapides / splendides féminine, classiqueb l’éblouissement / l’attendrissement masculine, classiquea meurtrie / patrie féminine, classiqueb destin / Latin masculine, classiquea France / l’espérance féminine, classiqueb doux / vous masculine, classiquea délire / dire féminine, classiqueb chansons / reconnaissons masculine, classiquea choisie / Poésie féminine, classiqueb moqueurs / cœurs masculine, classiquea tristesse / jeunesse féminine, classiqueb aérien / bien masculine, classiquea Vie / poursuivie féminine, classiqueb d’azur / pur masculine, classiquea fortune / lune féminine, classiqueb hivers / fiers masculine, classiquea féerique / chimérique féminine, classiqueb historien / rien masculine, classiquea liesse / pièce féminine, classiqueb ami / endormi masculine, classiquea poëte / muette féminine, classiqueb meurtrier / laurier masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb ciel / d’immortels masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1998· numérisation Peter Edwards· Sources