Rimes dorées, 1875
L’Aube romantique
A Charles Asselineau
Mil huit cent trente ! AuroreQui m’éblouis encore,Promesse du destin,Riant matin !
Aube où le soleil plonge !Quelquefois un beau songeMe rend l’éclat vermeilDe ton réveil.
Jetant ta pourpre roseEn notre ciel morose,Tu parais, et la nuitSoudain s’enfuit.
La nymphe PoésieAux cheveux d’ambroisieAvec son art subtilRevient d’exil ;
L’Ode chante, le DrameOurdit sa riche trame ;L’harmonieux SonnetDéjà renaît.
Ici rugit Shakspere,Là Pétrarque soupire ;Horace bon garçonDit sa chanson,
Et Ronsard son poëme,Et l’on retrouve mêmeL’art farouche et naïfDu vieux Baïf.
Tout joyeux, du CocyteRabelais ressuscite,Pour donner au romanUn talisman,
Et l’amoureuse fièvreQui rougit notre lèvreDéfend même au journalD’être banal !
La grande Architecture,Prière sainte et pureDe l’art matériel,Regarde au ciel ;
La Sculpture modèleDes saints au cœur fidèlePareils aux lys vêtusDe leurs vertus,
Et la Musique emporteNotre âme par la porteDes chants délicieuxAu fond des cieux.
O grand combat sublimeDu Luth et de la Rime !Renouveau triomphalDe l’Idéal !
Hugo, sombre, dédieSa morne tragédieAux grands cœurs désolés,Aux exilés,
A la souffrance, au rêve.Il embrasse, il relèveEt Marion, hélas !Et toi, Ruy Blas.
Et déjà, comme exemple,David, qui le contemple,Met sur son front guerrierLe noir laurier.
George Sand en son âmePorte un éclair de flamme ;Musset, beau cygne errant,Chante en pleurant ;
Balzac, superbe, mèneLa Comédie HumaineEt nous fait voir à nuL’homme ingénu ;
Pour le luth Sainte-BeuveTrouve une corde neuve ;Barbier lance en grondantL’Iambe ardent ;
La plainte de ValmorePleure et s’exhale encoreEn sanglots plus amersQue ceux des mers,
Et, sur un mont sauvage,L’Art jaloux donne au sageThéophile GautierLe monde entier.
En ces beaux jours de jeûne,Karr a plus d’amour jeuneQu’un vieux Rothschild pensifN’a d’or massif ;
De sa voix attendrieGérard dit la féerieEt le songe riantDe l’Orient ;
Les Deschamps, voix jumelles,Chantent : l’un a des ailes,L’autre parle à l’échoDe Roméo.
Frédérick ploie et mèneEn tyran Melpomène,Et la grande DorvalL’a pour rival ;
Berlioz, qui nous étonne,Avec l’orage tonne,Et parle dans l’éclairA Meyerbeer ;
Préault, d’un doigt fantasque,Fait trembler sur un masqueL’immortelle pâleurDe la Douleur,
Tandis qu’à chaque livreJohannot, d’amour ivre,Prête un rêve nouveauDe son cerveau.
Pour Boulanger qui l’aime,Facile, et venant mêmeBaiser au front NanteuilDans son fauteuil,
La Peinture en extaseDonne la chrysopraseEt le rubis des roisA Delacroix.
Daumier trouve l’étrangeCrayon de Michel-Ange,Noble vol impuni !Et Garvani
Court, sans qu’on le dépasse,Vers l’amoureuse GrâceQu’à l’Esprit mariaDevéria !
Mais, hélas ! où m’emporteLe songe ! Elle est bien morteL’époque où nous voyionsTant de rayons !
Où sont-ils ? les poëtesQui nous faisaient des fêtes,Ces vaillants, ces grands cœurs,Tous ces vainqueurs,
Ces soldats, ces apôtres ?Les uns sont morts. Les autres,Du repos envieux,Sont déjà vieux.
Leur histoire si grandeN’est plus qu’une légendeQu’autour du foyer noirOn dit le soir,
Et ce collier illustre,Qu’à présent touche un rustre,Sème ses grains éparsDe toutes parts.
Hamlet qu’on abandonneEst seul et sans couronneMême dans Elseneur :Adieu l’honneur
De l’âge romantique ;Mais de la chaîne antiqueGarde-nous chaque anneau,Asselineau !
Comme le vieil HomèreSavamment énumèreLes princes, les vassauxEt leurs vaisseaux,
Redis-nous cette guère !Les livres faits naguèreSelon le rituelDe Renduel,
Fais-les voir à la file !Jusqu’au BibliophileMontrant page et bourrel,Jusqu’à Borel ;
Car tu sais leur histoireSi bien que ta mémoireN’a pas même failliPour Lassailly.
Donc, toi que je compareAu Héraut, qui répareLe beau renom des versPar l’univers,
Dis-nous Mil huit cent trente,Époque fulgurante,Ses luttes, ses ardeursEt les splendeurs
De cette apocalypse,Que maintenant éclipseLe puissant coryzaDe Thérésa !
Car il est beau de direA notre âge en délireCourbé sur des écus :Gloire aux vaincus.
Envahi par le lierre,Le château pierre à pierreTombe et s’écroule ; maisRien n’a jamais
Dompté le fanatismeDu bon vieux romantisme,De ce Titan du RhinAu cœur d’airain.
21 juillet 1866.
Versification
- Forme
- 49 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 49(aabb)
- Mètre
- Hexasyllabes et tétrasyllabes (147 de 6, 49 de 4)· profil 6, 4
- Strophes
- 49 quatrains
- Mots à la rime
- a Aurore / encore féminine, classiqueb destin / matin masculine, classiquea plonge / songe féminine, classiqueb vermeil / réveil masculine, classiquea rose / morose féminine, classiqueb nuit / s’enfuit masculine, classiquea Poésie / d’ambroisie féminine, classiqueb subtil / d’exil masculine, classiquea Drame / trame féminine, classiqueb Sonnet / renaît masculine, classiquea Shakspere / soupire féminine, classiqueb garçon / chanson masculine, classiquea poëme / même féminine, classiqueb naïf / Baïf masculine, classiquea Cocyte / ressuscite féminine, classiqueb roman / talisman masculine, classiquea fièvre / lèvre féminine, classiqueb journal / banal masculine, classiquea Architecture / pure féminine, classiqueb matériel / ciel masculine, classiquea modèle / fidèle féminine, classiqueb vêtus / vertus masculine, classiquea emporte / porte féminine, classiqueb délicieux / cieux masculine, classiquea sublime / Rime féminine, classiqueb triomphal / l’Idéal masculine, classiquea dédie / tragédie féminine, classiqueb désolés / exilés masculine, classiquea rêve / relève féminine, classiqueb hélas / Blas masculine, classiquea exemple / contemple féminine, classiqueb guerrier / laurier masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb errant / pleurant masculine, classiquea mène / Humaine féminine, classiqueb nu / ingénu masculine, classiquea Sainte-Beuve / neuve féminine, classiqueb grondant / ardent masculine, classiquea Valmore / encore féminine, classiqueb amers / mers masculine, classiquea sauvage / sage féminine, classiqueb Gautier / entier masculine, classiquea jeûne / jeune féminine, classiqueb pensif / massif masculine, équivalentea attendrie / féerie féminine, classiqueb riant / l’Orient masculine, classiquea jumelles / ailes féminine, classiqueb l’écho / Roméo masculine, classiquea mène / Melpomène féminine, classiqueb Dorval / rival masculine, classiquea étonne / tonne féminine, classiqueb l’éclair / Meyerbeer masculine, classiquea fantasque / masque féminine, classiqueb pâleur / Douleur masculine, classiquea livre / ivre féminine, classiqueb nouveau / cerveau masculine, classiquea l’aime / même féminine, classiqueb Nanteuil / fauteuil masculine, classiquea extase / chrysoprase féminine, classiqueb rois / Delacroix masculine, classiquea l’étrange / Michel-Ange féminine, classiqueb impuni / Garvani masculine, classiquea dépasse / Grâce féminine, classiqueb maria / Devéria masculine, classiquea m’emporte / morte féminine, classiqueb voyions / rayons masculine, classiquea poëtes / fêtes féminine, classiqueb cœurs / vainqueurs masculine, classiquea apôtres / autres féminine, classiqueb envieux / vieux masculine, classiquea grande / légende féminine, classiqueb noir / soir masculine, classiquea illustre / rustre féminine, classiqueb épars / parts masculine, classiquea abandonne / couronne féminine, classiqueb Elseneur / l’honneur masculine, classiquea romantique / antique féminine, classiqueb anneau / Asselineau masculine, classiquea Homère / énumère féminine, classiqueb vassaux / vaisseaux masculine, classiquea guère / naguère féminine, classiqueb rituel / Renduel masculine, classiquea file / Bibliophile féminine, classiqueb bourrel / Borel masculine, classiquea histoire / mémoire féminine, classiqueb failli / Lassailly masculine, classiquea compare / répare féminine, classiqueb vers / l’univers masculine, classiquea trente / fulgurante féminine, classiqueb ardeurs / splendeurs masculine, classiquea apocalypse / éclipse féminine, classiqueb coryza / Thérésa masculine, classiquea dire / délire féminine, classiqueb écus / vaincus masculine, classiquea lierre / pierre féminine, classiqueb mais / jamais masculine, classiquea fanatisme / romantisme féminine, classiqueb Rhin / d’airain masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
196 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1998· numérisation Peter Edwards· Sources