Rimes dorées, 1875
La Lyre dans les Bois
Petit Prologue pour une symphonie comique
I
Le musicien, fils des Dieux,Est maître absolu de notre âme,Et dans l’Infini radieuxIl l’emporte en son vol de flamme.
Il est le maître, il est le roi,Sans fusils ni canons de cuivre,Sans batailles pâles d’effroi ;Dès qu’il ordonne, il faut le suivre.
Donc, il le veut, partons, fuyons,Quittons pour ses apothéosesCette fête où dans les rayonsResplendissent les lèvres roses ;
Cette fête aux aspects charmantsOù parmi les flammes fleuriesBrillent les éblouissementsDes femmes et des pierreries.
Il va, le chanteur inspiré :Suivons-le d’un vol énergiqueAu loin, sous le ciel azuré,Dans la grande forêt magique ;
Au bois, où se mêlent encorSous les ombres silencieusesLe divin rire aux notes d’orEt les larmes délicieuses ;
Où du sein des antres profondsLes oiseaux donnent la répliqueA des virtuoses bouffonsJouant un air mélancolique.
Là, comme un seigneur espagnol,Tandis que Vénus étincelle,Le mélodieux rossignolSe plaint d’amour à la crécelle.
Puis, dans un triste adagio,La trompette gémit et pleureSur notre époque d’agioQue jamais un rêve n’effleure !
Caille, coucou, dans le vergerTout s’évertue et bat des ailes ;Et celle qui d’un pied légerBondit sur les herbes nouvelles,
La Danse, folle du tambour,Brisant le lien qui la sangle,Bondit, haletante d’amour,Et s’envole avec le triangle !
II
Voix, parlez aux rameaux flottants ;Musique, enchante la ravine !Tenez, mesdames, de tout tempsCe fut de même, j’imagine,
Sur l’herbe et dans les noirs ravinsEt parmi la feuillée obscure,Un échange de chants divinsEntre la Lyre et la Nature !
Au temps où les bêtes pleuraient,Dans la sainte nature féeLes lions soumis adoraientUn chanteur qu’on nommait Orphée,
Car (dans mon rêve je le voisÉveillant les antres sonores)Il avait dans sa grande voixL’éblouissement des aurores,
La profondeur des cieux, le sonQui monte des sphères sacrées,L’horreur des bois et le frissonDes étoiles enamourées.
A l’Opéra l’on eût sifflé,Mais les panthères et la lice,N’ayant pas sur elles de clé,N’y cherchaient pas tant de malice,
Et les tigres dans les désertsDédaignaient la façon banaleDe bâiller à tous les beaux airs,N’ayant pas de loge infernale.
Dans l’ombre des rochers éparsOu groupés sous un noir mélèze,Les onces et les léopardsTout bonnement se pâmaient d’aise ;
En ces temps naïfs, aucun d’euxN’avait peur de paraître bête,Et de leurs bons mufles hideuxIls léchaient les pieds du poëte.
III
Oh ! s’envoler comme Ariel !Quitter la terre avec délire,Prêter l’oreille aux voix du cielEt ne pas dédaigner la Lyre !
Pauvres gens, — qui nous enivronsD’entendre une horrible VictoireMugir avec les noirs clairons,Ce serait notre seule gloire !
Dans ce cas-là, si nous voulions,Nous aurions peut-être, je pense,Autant d’esprit que les lions :Ce serait notre récompense.
Rappelez-vous ce mot vantéDe Shakspere, qui diviniseLe doux clair de lune enchantéC’est dans Le Marchand de Venise.
Lorenzo, qui sur tous les tonsPeignait son amour jeune et folle,Dit à sa maîtresse : ÉcoutonsLa musique, — ô sainte parole !
Et voici que les deux amantsÉcoutent dans la nuit sans voilesLes purs concerts des instrumentsSe mêler au chant des étoiles.
Oh ! puisque le musicien,Nous emportant dans l’harmonie,Nous prend, libres de tout lien,Sur les ailes de son génie ;
Puisque, nous enivrant d’accords,Nous pouvons avec un sourireEntendre la harpe et les cors,Comme les amants de Shakspere,
Faisons comme eux : envolons-nousAu delà du monde physique,Et, comme dit en mots si douxLe maître, — écoutons la musique !
Mai 1867.
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 29(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 11 quatrains
- Mots à la rime
- a Dieux / radieux masculine, classiqueb âme / flamme féminine, classiquea roi / d’effroi masculine, classiqueb cuivre / suivre féminine, classiquea fuyons / rayons masculine, classiqueb apothéoses / roses féminine, classiquea charmants / éblouissements masculine, classiqueb fleuries / pierreries féminine, classiquea inspiré / azuré masculine, classiqueb énergique / magique féminine, classiquea encor / d’or masculine, classiqueb silencieuses / délicieuses féminine, classiquea profonds / bouffons masculine, classiqueb réplique / mélancolique féminine, classiquea espagnol / rossignol masculine, classiqueb étincelle / crécelle féminine, classiquea adagio / d’agio masculine, classiqueb pleure / n’effleure féminine, classiquea verger / léger masculine, classiqueb ailes / nouvelles féminine, classiquea tambour / d’amour masculine, classiqueb sangle / triangle féminine, classiquea flottants / temps masculine, classiqueb ravine / j’imagine féminine, classiquea ravins / divins masculine, classiqueb obscure / Nature féminine, classiquea pleuraient / adoraient masculine, classiqueb fée / Orphée féminine, classiquea vois / voix masculine, classiqueb sonores / aurores féminine, classiquea son / frisson masculine, classiqueb sacrées / enamourées féminine, classiquea sifflé / clé masculine, classiqueb lice / malice féminine, classiquea déserts / airs masculine, classiqueb banale / infernale féminine, classiquea épars / léopards masculine, classiqueb mélèze / d’aise féminine, classiquea d’eux / hideux masculine, classiqueb bête / poëte féminine, classiquea Ariel / ciel masculine, classiqueb délire / Lyre féminine, classiquea enivrons / clairons masculine, classiqueb Victoire / gloire féminine, classiquea voulions / lions masculine, classiqueb pense / récompense féminine, classiquea vanté / enchanté masculine, classiqueb divinise / Venise féminine, classiquea tons / Écoutons masculine, classiqueb folle / parole féminine, classiquea amants / instruments masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquea musicien / lien masculine, classiqueb l’harmonie / génie féminine, classiquea d’accords / cors masculine, classiqueb sourire / Shakspere féminine, classiquea envolons-nous / doux masculine, classiqueb physique / musique féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
116 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1998· numérisation Peter Edwards· Sources