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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poussières, 1854

L’Échanson

Jules Barbey D’Aurevilly· 7 huitains, alexandrins et octosyllabes, 56 vers

À Clary.

Tu ne sais pas, Clary,‖ quand, heureuse, ravie,Tu me tends ton épaule‖ et ton front tour à tour,Que dans la double coupe‖ où je puise la vieIl est un autre goût‖ que celui de l’amour…Ô ma chère Clary,‖ tu ne sais pas sans douteQu’il est derrière nous‖ un funèbre ÉchansonDont la main doit verser‖ d’abord, goutte par goutte,Dans tout amour un froid poison.

Dès que nous nous aimons,‖ cet Échanson terribleApparaît, — et grandit,‖ comme un spectre fatal ;Il ne nous quitte plus…‖ présent, quoique invisible,De l’amour partagé‖ mystérieux vassal.Partout où nous allons,‖ comme un sinistre Page,Il s’attache à nos pas,‖ il se tient à nos flancs,Et l’horrible poison‖ que d’abord il ménageBientôt il le verse à torrents !

Il le verse et l’on boit…‖ Dans les yeux qu’on adoreDu poison répandu‖ naissent, hélas ! des pleurs ;Ils coulent ; on les boit ;‖ — mais lui, lui, verse encore,Et le poison cruel‖ a filtré dans nos cœurs !Il verse ; — et le baiser‖ se glace aux lèvres pures ;Il verse ; — et tout périt‖ des plus fraîches amours !Mais, comme indifférent‖ à tant de flétrissures,L’Empoisonneur verse toujours !…

Ne l’as-tu jamais vu,‖ ce pâle et noir GénieQui naît avec l’amour‖ pour le faire mourir ?N’as-tu jamais senti‖ se glisser dans ta vieLe poison qui, plus tard,‖ doit si bien la flétrir ?N’as-tu jamais senti,‖ sur tes lèvres avides,De l’Échanson de mort‖ le philtre affreux passer ?…Car le jour n’est pas loin‖ peut-être où, les mains vides,Il n’aura plus rien à verser !

Et quand ce jour-là vient‖ tout est fini pour l’âme ;Tous les regrets sont vains,‖ tous les pleurs superflus !L’amant n’est plus qu’un homme,‖ et l’amante une femme,Et ceux qui s’aimaient tant,‖ hélas ! ne s’aiment plus !Une clarté jaillit,‖ une clarté cruelle,Qui montre les débris‖ du cœur brisé, vaincu ;« Ce n’est plus toi ! » dit-il.‖ — « Ce n’est plus toi ! » dit-elleLe masque tombe, et l’on s’est vu.

Ô ma pauvre Clary,‖ ma fidèle maîtresse,Nous verrons-nous un jour‖ ainsi (destin jaloux !),Sans ce masque divin‖ que nous met la jeunesse,Masque d’illusions,‖ cent fois plus beau que nous ?Verrons-nous, ma Clary,‖ — grand Dieu ! faut-il le croire ? —Le noir Empoisonneur‖ entre nous quelque jour,Tout prêt à nous verser,‖ à nous tout prêts à boire,L’effroyable ennui de l’amour ?

Hélas ! c’est déjà fait…‖ j’ai bu du froid breuvageQue l’Échanson de mort‖ verse, — et qu’il faut tarir ;Et j’ai senti, Clary,‖ chaque jour davantage,Que je l’épuiserais‖ sans pouvoir en mourir !S’il t’est doux de m’aimer,‖ préserve ta tendresse,Ne bois pas que bien tard,‖ bien longtemps après moi !Et rêve encor l’amour‖ du cœur qui te délaisse…Du triste cœur qui fut à toi !

Versification

Forme
7 huitains (huitains)
Rimes
7(ababcdcd)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (49 de 12, 7 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
7 huitains
Mots à la rime
a ravie / vie féminine, classiqueb tour / l’amour masculine, classiquec doute / goutte féminine, classiqued Échanson / poison masculine, classiquea terrible / invisible féminine, classiqueb fatal / vassal masculine, classiquec Page / ménage féminine, classiqued flancs / torrents masculine, classiquea adore / encore féminine, classiqueb pleurs / cœurs masculine, classiquec pures / flétrissures féminine, classiqued amours / toujours masculine, classiquea Génie / vie féminine, classiqueb mourir / flétrir masculine, classiquec avides / vides féminine, classiqued passer / verser masculine, classiquea l’âme / femme féminine, classiqueb superflus / plus masculine, classiquec cruelle / dit-elle féminine, classiqued vaincu / vu masculine, classiquea maîtresse / jeunesse féminine, classiqueb jaloux / nous masculine, classiquec croire / boire féminine, classiqued jour / l’amour masculine, classiquea breuvage / davantage féminine, classiqueb tarir / mourir masculine, classiquec tendresse / délaisse féminine, classiqued moi / toi masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poussières, Paris, Alphonose Lemerre, Éditeur, 1897· numérisation poesies.net· Sources