Poussières, 1854
La Beauté
À Armance.
Eh quoi ! vous vous plaignez,‖ vous aussi, de la vie !Vous avez des douleurs,‖ des ennuis, des dégoûts !Un dard sans force aux yeux,‖ sur la lèvre une lie,Et du mépris au cœur !‖ — Hélas ! c’est comme nous !Lie aux lèvres ? — poison,‖ reste brûlant du verre ;Dard aux yeux ? — rapporté‖ mi-brisé des combats ;Et dans le cœur mépris ?‖ — Éternel SagittaireDont le carquois ne tarit pas !
Vous avez tout cela,‖ — comme nous, ô Madame !En vain Dieu répandit‖ ses sourires sur vous !La Beauté n’est donc pas‖ tout non plus pour la femmeComme en la maudissant‖ nous disions à genoux,Et comme tant de fois,‖ dans vos soirs de conquête,Vous l’ont dit vos amants,‖ en des transports perdus,Et que, pâle d’ennui,‖ vous détourniez la tête,Ô Dieu ! n’y pensant déjà plus…
Ah ! non, tu n’es pas tout,‖ Beauté, — même pour CelleQui se mirait avec‖ le plus d’orgueil en toi,Et qui, ne cachant pas‖ sa fierté d’être belle,Plongeait les plus grands cœurs‖ dans l’amour et l’effroi !Ah ! non, tu n’es pas tout…‖ C’est affreux ; mais pardonne !Si l’homme eût pu choisir,‖ il n’eût rien pris après ;Car il a cru longtemps,‖ au bonheur que tu donne,Beauté ! que tu lui suffirais !
Mais l’homme s’est trompé,‖ je t’en atteste, Armance !Qui t’enivrais de toi‖ comme eût fait un amant,Puisant à pleines mains‖ dans ta propre existence,Comme un homme qui boit‖ l’eau d’un fleuve en plongeant.Pour me convaincre, hélas !‖ montre-toi tout entière ;Dis-moi ce que tu sais…‖ l’amère vérité.Ce n’est pas un manteau‖ qui cache ta misère,C’est la splendeur de la Beauté !
Dis-moi ce que tu sais…‖ De ta pâleur livide,Que des tempes jamais‖ tes mains n’arracherontEt qui semble couler‖ d’une coupe homicideQue le Destin railleur‖ renversa sur ton front ;De ton sourcil froncé,‖ de l’effort de ton rire,De ta voix qui nous ment,‖ de ton œil qui se tait,De tout ce qui nous trompe,‖ hélas ! et qu’on admire,Ah ! fais-moi jaillir ton secret.
Dis tout ce que tu sais…‖ Rêves, douleur et honte,Désirs inassouvis‖ par des baisers cuisants,Nuits, combats, voluptés,‖ souillures qu’on affronteDans l’infâme fureur‖ des échevèlements !Couche qui n’est pas vide‖ et qu’on fuit, — fatale heureDe la coupable nuit‖ dont même on ne veut plus,Et qu’on s’en va finir —‖ au balcon — où l’on pleure,Et qui transit les coudes nus !
Ah ! plutôt, ne dis rien !‖ car je sais tout, Madame !Je sais que le Bonheur‖ habite de beaux bras ;Mais il ne passe pas‖ toujours des bras dans l’âme…On donne le bonheur,‖ on ne le reçoit pas !La coupe où nous buvons‖ n’éprouve pas l’ivresseQu’elle verse à nos cœurs,‖ brûlante volupté !Vous avez la Beauté,‖ — mais un peu de tendresse,Mais le bonheur senti‖ de la moindre caresse,Vaut encor mieux que la Beauté.
Versification
- Forme
- Huitains
- Rimes
- 6(ababcdcd) 1(ababcdccd)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (50 de 12, 7 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 6 huitains, 1 neuvain
- Mots à la rime
- a vie / lie féminine, classiqueb dégoûts / nous masculine, classiquec verre / Sagittaire féminine, classiqued combats / pas masculine, classiquea Madame / femme féminine, classiqueb vous / genoux masculine, classiquec conquête / tête féminine, classiqued perdus / plus masculine, classiquea Celle / belle féminine, classiqueb toi / l’effroi masculine, classiquec pardonne / donne féminine, classiqued après / suffirais masculine, classiquea Armance / existence féminine, classiqueb amant / plongeant masculine, classiquec entière / misère féminine, classiqued vérité / Beauté masculine, classiquea livide / homicide féminine, classiqueb n’arracheront / front masculine, classiquec rire / admire féminine, classiqued tait / secret masculine, classiquea honte / affronte féminine, classiqueb cuisants / échevèlements masculine, classiquec heure / pleure féminine, classiqued plus / nus masculine, classiquea Madame / l’âme féminine, classiqueb bras / pas masculine, classiquec l’ivresse / tendresse / caresse féminine, classiqued volupté / Beauté masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
57 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poussières, Paris, Alphonose Lemerre, Éditeur, 1897· numérisation poesies.net· Sources