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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poussières, 1854

La Haine Du Soleil

Jules Barbey D’Aurevilly· 7 huitains, alexandrins et octosyllabes, 56 vers

À Mademoiselle Louise Read.

Un soir, j’étais debout,‖ auprès d’une fenêtre…Contre la vitre en feu‖ j’avais mon front songeur,Et je voyais, là-bas,‖ lentement disparaîtreUn soleil embrumé‖ qui mourait sans splendeur !C’était un vieux soleil‖ des derniers soirs d’automne,Globe d’un rouge épais,‖ de chaleur épuisé,Qui ne faisait baisser‖ le regard à personne,Et qu’un aigle aurait méprisé !

Alors, je me disais,‖ en une joie amère :« Et toi, Soleil, aussi,‖ j’aime à te voir sombrer !Astre découronné‖ comme un roi de la terre,Tête de roi tondu‖ que la nuit va cloîtrer ! »Demain, je le sais bien,‖ tu sortiras des ombres !Tes cheveux d’or auront‖ tout à coup repoussé !Qu’importe ! j’aurai cru‖ que tu meurs quand tu sombres !Un moment je l’aurai pensé !

Un moment j’aurai dit :‖ « C’en est fait, il succombe,Le monstre lumineux‖ qu’ils disaient éternel !Il pâlit comme nous,‖ il se meurt, et sa tombeN’est qu’un brouillard sanglant‖ dans quelque coin du ciel ! »Grimace de mourir !‖ grimace funéraire !Qu’en un ciel ennuité‖ chaque jour il fait voir…Eh bien, cela m’est doux‖ de la sentir vulgaire,Sa façon de mourir ce soir !

Car je te hais, Soleil,‖ oh ! oui, je te hais commeL’impassible témoin‖ des douleurs d’ici-bas…Chose de feu, sans cœur,‖ je te hais comme un homme !L’être que nous aimons‖ passe et tu ne meurs pas !L’œil bleu, le vrai soleil‖ qui nous verse la vie,Un jour perdra son feu,‖ son azur, sa beauté,Et tu l’éclaireras‖ de ta lumière impie,Insultant d’immortalité.

Et voilà, vieux Soleil,‖ pourquoi mon cœur t’abhorre !Voilà pourquoi je t’ai‖ toujours haï, Soleil !Pourquoi je dis, le soir,‖ quand le jour s’évapore :« Ah ! si c’était sa mort‖ et non plus son sommeil ! »Voilà pourquoi je dis,‖ quand tu sors d’un ciel sombre :« Bravo ! ses six mille ans‖ l’ont enfin achevé !L’œil du cyclope a donc‖ enfin trouvé dans l’ombreLa poutre qui l’aura crevé ! »

Et que le sang en pleuve‖ et sur nos fronts ruisselle,A la place où tombaient‖ tes insolents rayons !Et que la plaie aussi‖ nous paraisse éternelleEt mette six mille ans‖ à saigner sur nos fronts !Nous n’aurons plus alors‖ que la nuit et ses voiles,Plus de jour lumineux‖ dans un ciel de saphir !Mais n’est-ce pas assez‖ que le feu des étoilesPour voir ce qu’on aime mourir ?

Pour voir la bouche en feu‖ par nos lèvres uséeNous dire froidement :‖ « C’est fini, laisse-moi ! »Et s’éteindre l’amour‖ qui, dans notre pensée,Allumait un soleil‖ plus éclatant que toi !Pour voir errer parmi‖ les spectres de la terreLe spectre aimé qui semble‖ et vivant et joyeux,La nuit, la sombre nuit‖ est encore trop claire…Et je l’arracherais des cieux !

Versification

Forme
7 huitains (huitains)
Rimes
6(ababcdcd) 1(ababcbcb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (49 de 12, 7 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
7 huitains
Mots à la rime
a fenêtre / disparaître féminine, classiqueb songeur / splendeur masculine, classiquec d’automne / personne féminine, classiqued épuisé / méprisé masculine, classiquea amère / terre féminine, classiqueb sombrer / cloîtrer masculine, classiquec ombres / sombres féminine, classiqueb repoussé / pensé masculine, classiquea succombe / tombe féminine, classiqueb éternel / ciel masculine, classiquec funéraire / vulgaire féminine, classiqued voir / soir masculine, classiquea comme / homme féminine, classiqueb d’ici-bas / pas masculine, classiquec vie / impie féminine, classiqued beauté / d’immortalité masculine, classiquea t’abhorre / s’évapore féminine, classiqueb Soleil / sommeil masculine, classiquec sombre / l’ombre féminine, classiqued achevé / crevé masculine, classiquea ruisselle / éternelle féminine, classiqueb rayons / fronts masculine, classiquec voiles / étoiles féminine, classiqued saphir / mourir masculine, classiquea usée / pensée féminine, classiqueb laisse-moi / toi masculine, classiquec terre / claire féminine, classiqued joyeux / cieux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poussières, Paris, Alphonose Lemerre, Éditeur, 1897· numérisation poesies.net· Sources