Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poussières, 1854

« Oh ! les yeux adorés ne sont pas ceux qui virent »

Jules Barbey D’Aurevilly· 8 huitains, alexandrins et octosyllabes, 64 vers

À Clara.

Oh ! les yeux adorés‖ ne sont pas ceux qui virentQu’on les aimait, — alors‖ qu’on en mourait tout bas !Les rêves les plus doux‖ ne sont pas ceux que firentDeux êtres, cœur à cœur‖ et les bras dans les bras !Les bonheurs les plus chers‖ à notre âme assouvieNe sont pas ceux qu’on pleure‖ après qu’ils sont partis ;Mais les plus beaux amours‖ que l’on eut dans la vieDu cœur ne sont jamais sortis !

Ils sont là, vivent là,‖ durent là. — Les AnnéesTombent sur eux en vain.‖ On les croit disparus,Perdus, anéantis,‖ au fond des destinées !…Et le Destin, c’est eux,‖ qui semblaient n’être plus !On a dix fois aimé‖ depuis eux. — La jeunesseA coulé, fastueuse‖ et brûlante, — et le TempsAmène un soir d’hiver,‖ par la main, la Vieillesse,Qui nous prend, elle ! par les flancs !

Mais ces flancs terrassés‖ qu’on croyait sans blessureEn ont une depuis‖ qu’ils respirent, hélas !D’un trait mal appuyé,‖ légère égratignure,Qui n’a jamais guéri,‖ mais qui ne saignait pas !Ce n’était rien… le pli‖ de ces premières rosesQu’on s’écrase au printemps‖ sur le cœur, quand il bout…Ah ! dans ce cœur combien‖ il a passé de choses !Mais ce rien resté… c’était tout !

On n’en parlait jamais…‖ Jamais, jamais personneN’a su que sous un pli‖ de nos cœurs se cachait,Comme une cantharide‖ au fond d’une anémone,Un sentiment sans nom‖ que rien n’en détachait !Ce n’était pas l’amour‖ exprimé qui s’achèveDans des bras qu’on adore‖ et qu’on hait tour à tour.Ce n’était pas l’amour,‖ ce n’en était qu’un rêve…Mais c’était bien mieux que l’amour !

Et sous tous ces amours‖ qui fleurissent la vie,Et sous tous les bonheurs‖ qui peuvent l’enivrer,Nous avons retrouvé‖ toujours cette folie,A laquelle le cœur‖ n’a rien à comparer !Et nous avons subi‖ partout l’étrange empireDe ce rêve tenace,‖ — et vague, — mais vainqueur,Et jusque dans tes bras,‖ Clara, ce doux VampireEst venu s’asseoir sur mon cœur.

Tu ne devinas pas‖ ce que j’avais dans l’âme…Tu faisais à mon front‖ couronne de ton bras,Et de ton autre main‖ qui me versait sa flammeTu me tâtais ce cœur‖ où, toi, tu n’étais pas !Tu cherchais à t’y voir,‖ chère fille égarée,Tu disais : « Tu te tais,‖ mon bien-aimé ; qu’as-tu ?… »Je n’avais rien, Clara,‖ — mais, ma pauvre adorée,C’est ce rien-là que j’avais vu !

Il se levait tout droit,‖ ce rien, dans ma pensée.Ce n’était qu’un fantôme…‖ un visage incertain…Mais des chers souvenirs‖ de notre âme abuséeLe plus fort, c’est toujours,‖ toujours le plus lointain !Perspective du cœur‖ ardent qui se dévore,Le passé reculant‖ brille plus à nos yeux…Et le jour le plus beau‖ n’est qu’un spectre d’aurore,Qui revient rôder dans les cieux !

Et toi, tu l’as été,‖ ce spectre d’une aurore,Dont le rayon pour moi‖ ne s’éteignit jamais !Mais toi, jour de mes yeux,‖ ma Clara que j’adore,Tu n’as pas effacé‖ cette autre que j’aimais !Une étoile planant‖ sur les mers débordéesSe mire dans leurs flots‖ et rit de leurs combats…Combien donc nous faut-il‖ de femmes possédéesPour valoir celle qu’on n’eut pas ?…

Versification

Forme
8 huitains (huitains)
Rimes
8(ababcdcd)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (56 de 12, 8 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
8 huitains
Mots à la rime
a virent / firent féminine, classiqueb bas / bras masculine, classiquec assouvie / vie féminine, classiqued partis / sortis masculine, classiquea Années / destinées féminine, classiqueb disparus / plus masculine, classiquec jeunesse / Vieillesse féminine, classiqued Temps / flancs masculine, classiquea blessure / égratignure féminine, classiqueb hélas / pas masculine, classiquec roses / choses féminine, classiqued bout / tout masculine, classiquea personne / anémone féminine, classiqueb cachait / détachait masculine, classiquec s’achève / rêve féminine, classiqued tour / l’amour masculine, classiquea vie / folie féminine, classiqueb l’enivrer / comparer masculine, classiquec empire / Vampire féminine, classiqued vainqueur / cœur masculine, classiquea l’âme / flamme féminine, classiqueb bras / pas masculine, classiquec égarée / adorée féminine, classiqued qu’as-tu / vu masculine, classiquea pensée / abusée féminine, classiqueb incertain / lointain masculine, classiquec dévore / d’aurore féminine, classiqued yeux / cieux masculine, classiquea aurore / j’adore féminine, classiqueb jamais / j’aimais masculine, classiquec débordées / possédées féminine, classiqued combats / pas masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poussières, Paris, Alphonose Lemerre, Éditeur, 1897· numérisation poesies.net· Sources