Poussières, 1854
« Oh ! pourquoi voyager ? as-tu dit. C’est que l’âme »
Oh ! pourquoi voyager ?‖ as-tu dit. C’est que l’âmeSe prend de longs ennuis‖ et partout et toujours ;C’est qu’il est un désir,‖ ardent comme une flamme,Qui, nos amours éteints,‖ survit à nos amours !C’est qu’on est mal ici !‖ — Comme les hirondelles,Un vague instinct d’aller‖ nous dévore à mourir ;C’est qu’à nos cœurs, mon Dieu !‖ vous avez mis des ailes.Voilà pourquoi je veux partir !
C’est que le cœur hennit‖ en pensant aux voyages,Plus fort que le coursier‖ qui sellé nous attend ;C’est qu’il est dans le nom‖ des plus lointains rivagesDes charmes sans pareils‖ pour celui qui l’entend ;Irrésistible appel,‖ ranz des vaches pour l’âmeQui cherche son pays‖ perdu — dans l’avenir ;C’est fier comme un clairon,‖ doux comme un chant de femme.Voilà pourquoi je veux partir !
C’est que toi, pauvre enfant,‖ et si jeune et si belle,Qui vivais près de nous‖ et couchais sur nos cœurs,Tu n’as pas su dompter‖ cette force rebelleQui nous jeta vers toi‖ pour nous pousser ailleurs !Tu n’as plus de mystère‖ au fond de ton sourire,Nous le connaissons trop‖ pour jamais revenir ;La chaîne des baisers‖ se rompt, — l’amour expire…Voilà pourquoi je veux partir !
En vain, tout en pleurant,‖ la femme qui nous aimeViendrait à notre épaule‖ agrafer nos manteaux,Nous resterions glacés‖ à cet instant suprême ;A trop couler pour nous‖ des pleurs ne sont plus beaux.Nous n’entendrions plus‖ cette voix qui répète :« Oh ! pourquoi voyager ?‖ » dans un tendre soupir,Et nous dirions adieu‖ sans retourner la tête.Voilà pourquoi je veux partir !
Oh ! ne m’accuse pas ;‖ accuse la nature,Accuse Dieu plutôt,‖ — mais ne m’accuse pas !Est-ce ma faute, à moi,‖ si dans la vie obscureMes yeux ont soif de jour,‖ mes pieds ont soif de pas ?Si je n’ai pu rester‖ à languir sur ta couche,Si tes bras m’étouffaient‖ sans me faire mourir,S’il me fallait plus d’air‖ qu’il n’en peut dans ta boucheVoilà pourquoi je veux partir !
Pourquoi ne pouvais-tu‖ suffire à ma penséeEt tes yeux n’être plus‖ que mes seuls horizons ?Pourquoi ne pas cacher‖ ma tête reposéeSous les abris d’or pur‖ de tes longs cheveux blonds ?Comme la jeune épouse‖ endormie à l’aurore,La fleur d’amour, comme elle,‖ au soir va se rouvrir…Mais si l’amour n’est plus,‖ pourquoi de l’âme encore ?Voilà pourquoi je veux partir !
Tu ne la connais pas,‖ cette vie ennuyée,Lasse de pendre au mât,‖ avide d’ouragan.Toi, tu restes toujours,‖ sur ton coude appuyée,A voir stagner la tienne‖ ainsi qu’un bel étang.Restes-y ! Mon amour‖ fut l’ombre d’un nuageSur l’étang ; — le soleil‖ y reviendra frémir !Tu ne garderas pas‖ trace de mon passage…Voilà pourquoi je veux partir !
Ô coupe de vermeil‖ où j’ai puisé la vie,Je ne t’emporte pas‖ dans mon sein tout glacé !Reste derrière moi,‖ reste à demi remplie,Offrande à l’avenir‖ et débris du passé.Je peux boire à présent,‖ sans que trop il m’en coûte,Un breuvage moins doux‖ et moins prompt à tarir,Dans le creux de mes mains,‖ aux fossés de la route…Voilà pourquoi je veux partir !
Mais, si c’est t’offenser‖ que partir, oh ! pardonne ;Quoique de ces douleurs‖ dont tu n’eus point ta part,Rien, hélas ! (et pourtant‖ autrefois tu fus bonne !)Ne saurait racheter‖ le crime du départ.Pourquoi t’associerais-je‖ à mon triste voyage ?Lorsque tu le pourrais,‖ oserais-tu venir ?Plus sombre que Lara,‖ je n’aurai point de page…Voilà pourquoi je veux partir !
Et qu’importe un pardon !‖ — Innocent ou coupable,On n’est jamais fidèle‖ ou parjure à moitié ;Le cœur, sans être dur,‖ demeure inébranlable,Et l’oubli lui vaut mieux‖ qu’une vaine pitié.Ah ! l’oubli ! quel repos‖ quand notre âme est lassée !Endors-toi dans ses bras,‖ sans rêver ni souffrir…Je ne veux rien de toi…‖ pas même une pensée !Voilà pourquoi je veux partir !
Car il est, tu le sais,‖ ô femme abandonnée,Un voyageur plus vieux,‖ plus sans pitié que moi,Et ce n’est pas un jour,‖ quelques mois, une année,Mais c’est tout qu’il doit prendre,‖ aux autres comme à toi !Tel que des épis d’or‖ sciés d’un bras avide,Il prend beauté, bonheur,‖ et jusqu’au souvenir,Fait sa gerbe et s’en va‖ du champ qu’il laisse aride…Voilà pourquoi je veux partir !
Oui ! partir avant lui,‖ partir avant qu’il vienne !Te laisser belle encor‖ sous tes pleurs répandus,Ne pas chercher ta main‖ qui froidit dans la mienne,Et, sous un front terni,‖ tes yeux, astres perdus !N’eût-on que le respect‖ de celle qui fut belleIl faudrait s’épargner‖ de la voir se flétrir,Puisque Dieu ne veut pas‖ qu’elle soit immortelle !Voilà pourquoi je veux partir !
Versification
- Forme
- 12 huitains (huitains)
- Rimes
- 12(ababcdcd)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (84 de 12, 12 de 8)· profil 6+6, (8)
- Strophes
- 12 huitains
- Mots à la rime
- a l’âme / flamme féminine, classiqueb toujours / amours masculine, classiquec hirondelles / ailes féminine, classiqued mourir / partir masculine, classiquea voyages / rivages féminine, classiqueb attend / l’entend masculine, classiquec l’âme / femme féminine, classiqued l’avenir / partir masculine, classiquea belle / rebelle féminine, classiqueb cœurs / ailleurs masculine, classiquec sourire / expire féminine, classiqued revenir / partir masculine, classiquea aime / suprême féminine, classiqueb manteaux / beaux masculine, classiquec répète / tête féminine, classiqued soupir / partir masculine, classiquea nature / obscure féminine, classiqueb pas masculine, classiquec couche / bouche féminine, classiquea pensée / reposée féminine, classiqueb horizons / blonds masculine, classiquec l’aurore / encore féminine, classiqued rouvrir / partir masculine, classiquea ennuyée / appuyée féminine, classiqueb d’ouragan / étang masculine, non classiquec nuage / passage féminine, classiqued frémir / partir masculine, classiquea vie / remplie féminine, classiqueb glacé / passé masculine, classiquec coûte / route féminine, classiqued tarir / partir masculine, classiquea pardonne / bonne féminine, classiqueb part / départ masculine, classiquec voyage / page féminine, classiqued venir / partir masculine, classiquea coupable / inébranlable féminine, classiqueb moitié / pitié masculine, classiquec lassée / pensée féminine, classiqued souffrir / partir masculine, classiquea abandonnée / année féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquec avide / aride féminine, classiqued souvenir / partir masculine, classiquea vienne / mienne féminine, classiqueb répandus / perdus masculine, classiquec belle / immortelle féminine, classiqued flétrir / partir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poussières, Paris, Alphonose Lemerre, Éditeur, 1897· numérisation poesies.net· Sources