Ïambes et poèmes, 1831· Lazare
Bedlam
Ah ! La mer est terrible‖ au fort de la tempête,Lorsque levant aux cieux‖ sa vaste et lourde tête,Elle retombe et jette‖ aux peuples consternésDes cadavres humains‖ sur des mâts goudronnés ;L’incendie est terrible‖ autant et plus encore,Quand de sa gueule en flamme‖ il étreint et dévoreComme troupeaux hurlants‖ les immenses cités.Mais ni le feu ni l’eau‖ dans leurs lubricitésEt les débordements‖ de leur rage soudaine,D’un frisson aussi vif‖ ne glacent l’âme humaineEt ne serrent le cœur,‖ autant que le tableauQu’offrent les malheureux‖ qui souffrent du cerveau,L’aspect tumultueux‖ des pauvres créaturesQui vivent, ô Bedlam !‖ Sous tes voûtes obscures !
Quel spectacle en effet‖ à l’homme présenté,Que l’homme descendant‖ à l’imbécillité !Voyez et contemplez !‖ Ainsi que dans l’enfanceC’est un torse tout nu‖ retombant en silenceSur des reins indolents,‖ — des genoux sans ressorts,Des bras flasques et mous,‖ allongés sur le corpsComme les rameaux secs‖ d’une vigne traînante ;Puis la lèvre entr’ouverte‖ et la tête pendante,Le regard incertain‖ sur le globe des yeux,Et le front tout plissé‖ comme le front d’un vieux ;Et pourtant il est jeune.‖ — oui ; mais déjà la vie,Comme un fil, s’est usée‖ aux doigts de la folie ;Et la tête, d’un coup,‖ dans ses hébêtements,Sur le reste du corps‖ a gagné soixante ans.Ce n’est plus désormais‖ qu’une machine vileQui traîne, sans finir,‖ son rouage inutile ;Pour lui le ciel est vide‖ et le monde désert ;L’été, sans l’émouvoir,‖ passe comme l’hiver ;Le sommeil, quand il vient,‖ ne lui porte aucun rêve,Son œil s’ouvre sans charme‖ au soleil qui se lève ;Il n’entend jamais l’heure,‖ et vit seul dans le temps,Comme un homme la nuit‖ égaré dans les champs ;Enfin, toujours muet,‖ la salive à la bouche,Incliné nuit et jour,‖ il rampe sur sa couche ;Car, le rayon divin‖ dans le crâne obscurci,L’homme ne soutient plus‖ le poids de l’infini ;Loin du ciel il s’abaisse‖ et penche vers la terre :La matière sans feu‖ retourne à la matière.
Maintenant, écoutez‖ cet autre en son taudis ;Sur sa couche en désordre‖ et quels bonds et quels cris !Le silence jamais‖ n’habite en sa muraille ;La fièvre est toujours là‖ le roulant sur la paille,Et promenant, cruelle,‖ un tison sur son flanc ;Ses deux yeux retournés‖ ne montrent que le blanc ;Ses poings, ses dents serrés‖ ont toute l’énergieD’un ivrogne au sortir‖ d’une sanglante orgie.S’il n’était pas aux fers,‖ ah ! Malheur aux humainsQui tomberaient alors‖ sous ses robustes mains !Malheur ! La force humaine‖ est double en la démenceLaissez-la se ruer‖ en un espace immense,Libre, elle ébranlera‖ les pierres des tombeaux,Des plus hauts monuments‖ les solides arceaux ;Et ses bras musculeux‖ et féconds en ruinesSoulèveraient un chêne‖ et ses longues racines.Mais, couché sur la terre,‖ en éternels effortsLe malheureux s’épuise,‖ et devant ses yeux torsLe mal, comme une roue‖ aux effroyables jantes,Agite de la pourpre‖ et des lames brûlantes ;Et la destruction,‖ vautour au bec crochu,Voltige, nuit et jour,‖ sur son front blême et nu ;Puis les longs hurlements,‖ les courts éclats de rire,Comme sillons de feu,‖ traversent son délire.Mais le pire du mal‖ en ce vagissement,Le comble de l’horreur‖ n’est pas le grincementDu délire chantant‖ sa conquête sublimePar le rude gosier‖ de sa triste victime,C’est la mort toujours là,‖ la mort toujours auprès,Frappant l’être à demi‖ sans l’achever jamais.
Et telles sont pourtant‖ nos colonnes d’Hercule,Les piliers devant qui‖ tout s’arrête ou recule,Les blocs inébranlés‖ où les générations,L’une après l’autre, vont‖ fendre et briser leurs fronts ;Le dilemme fatal‖ aux plus sages des hommes,Le rendez-vous commun‖ de tous tant que nous sommes,Où l’un vient pour avoir‖ trop vécu hors de soi,Et n’être en son logis‖ resté tranquille et coi,L’autre, parce qu’il a‖ regardé sans mesureDans l’abîme sans fond‖ de sa propre nature ;Celui-ci par le mal,‖ celui-là par vertu ;Tous, hélas ! Quel que soit‖ le mobile inconnu,Par l’éternel défaut‖ de notre pauvre espèce,La misère commune‖ et l’humaine faiblesse ;Et, de ce large cercle‖ où tout semble aboutir,Où les deux pieds entrés,‖ l’on ne peut plus sortir ;Où, gueux, roi, noble et prêtre,‖ enfin la tourbe humaineTourne au souffle du sort‖ comme une paille vaine ;La porte la plus grande‖ et le plus vaste seuilPar où passe le plus‖ de monde, c’est l’orgueil ;L’orgueil, l’orgueil impur,‖ est la voie insenséeQui, de nos jours, conduit‖ presque toute penséeÀ l’inepte folie‖ ou l’aveugle fureur…Ô bedlam ! Monument‖ de crainte et de douleur !D’autres pénètreront‖ plus avant dans ta masse ;Quant à moi, je ne puis‖ que détourner la face,Et dire que ton temple,‖ aux antres étouffants,Est digne, pour ses dieux,‖ d’avoir de tels enfants,Et que le ciel brumeux‖ de la sombre AngleterrePeut servir largement‖ de dôme au sanctuaire.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 51((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 4 distiques
- Mots à la rime
- a tempête / tête féminine, classiqueb consternés / goudronnés masculine, classiquea encore / dévore féminine, classiqueb cités / lubricités masculine, classiquea soudaine / humaine féminine, classiqueb tableau / cerveau masculine, classiquea créatures / obscures féminine, classiqueb présenté / l’imbécillité masculine, classiquea l’enfance / silence féminine, classiqueb ressorts / corps masculine, classiquea traînante / pendante féminine, classiqueb yeux / vieux masculine, classiquea vie / folie féminine, classiqueb hébêtements / ans masculine, classiquea vile / inutile féminine, classiqueb désert / l’hiver masculine, non classiquea rêve / lève féminine, classiqueb temps / champs masculine, classiquea bouche / couche féminine, classiqueb obscurci / l’infini masculine, classiquea terre / matière féminine, classiqueb taudis / cris masculine, classiquea muraille / paille féminine, classiqueb flanc / blanc masculine, classiquea l’énergie / orgie féminine, classiqueb humains / mains masculine, classiquea démence / immense féminine, classiqueb tombeaux / arceaux masculine, classiquea ruines / racines féminine, classiqueb efforts / tors masculine, classiquea jantes / brûlantes féminine, classiqueb crochu / nu masculine, classiquea rire / délire féminine, classiqueb vagissement / grincement masculine, classiquea sublime / victime féminine, classiqueb auprès / jamais masculine, classiquea d’Hercule / recule féminine, classiqueb générations / fronts masculine, classiquea hommes / sommes féminine, classiqueb soi / coi masculine, classiquea mesure / nature féminine, classiqueb vertu / inconnu masculine, classiquea espèce / faiblesse féminine, classiqueb aboutir / sortir masculine, classiquea humaine / vaine féminine, classiqueb seuil / l’orgueil masculine, classiquea insensée / pensée féminine, classiqueb fureur / douleur masculine, classiquea masse / face féminine, classiqueb étouffants / enfants masculine, classiquea Angleterre / sanctuaire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
102 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Iambes et poèmes, Paris, Paul Masgana, 1840· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources