Ïambes et poèmes, 1831· Lazare
Le gin
Sombre génie,‖ ô dieu de la misère !Fils du genièvre‖ et frère de la bière,Bacchus du nord,‖ obscur empoisonneur,Écoute, ô Gin,‖ un hymne en ton honneur.Écoute un chant‖ des plus invraisemblables,Un chant formé‖ de notes lamentablesQu’en ses ébats‖ un démon de l’enferLaissa tomber‖ de son gosier de fer.C’est un écho‖ du vieil hymne de fêteQu’au temps jadis‖ à travers la tempêteOn entendait‖ au rivage normand,Lorsque coulait‖ l’hydromel écumant ;Une clameur‖ sombre et plus rude encoreQue le hourra‖ dont le peuple centaure,Dans les transports‖ de l’ivresse, autrefoisÉpouvantait‖ le fond de ses grands bois.
Dieu des cités !‖ à toi la vie humaineDans le repos‖ et dans les jours de peine,À toi les ports,‖ les squares et les ponts,Les noirs faubourgs‖ et leurs détours profonds,Le sol entier‖ sous son manteau de brume !Dans tes palais‖ quand le nectar écumeEt brille aux yeux‖ du peuple contristé,Le Christ lui-même‖ est un dieu moins fêtéQue tu ne l’es :‖ — car pour toi tout se damne,L’enfance rose‖ et se sèche et se fane ;Les frais vieillards‖ souillent leurs cheveux blancs,Les matelots‖ désertent les haubans,Et par le froid,‖ le brouillard et la bise,La femme vend‖ jusques à sa chemise.Du gin, du gin !‖ — à plein verre, garçon !Dans ses flots d’or,‖ cette rude boissonRoule le ciel‖ et l’oubli de soi-même ;C’est le soleil,‖ la volupté suprême,Le paradis‖ emporté d’un seul coup ;C’est le néant‖ pour le malheureux fou.Fi du porto,‖ du sherry, du madère,De tous les vins‖ qu’à la vieille AngleterreL’Europe fait‖ avaler à grands frais,Ils sont trop chers‖ pour nos obscurs palais ;Et puis le vin‖ près du gin est bien fade ;Le vin n’est bon‖ qu’à chauffer un malade,Un corps débile,‖ un timide cerveau ;Auprès du gin‖ le vin n’est que de l’eau :À d’autres donc‖ les bruyantes bataillesEt le tumulte‖ à l’entour des futailles,Les sauts joyeux,‖ les rires étouffants,Les cris d’amour‖ et tous les jeux d’enfants !Nous, pour le gin,‖ ah ! Nous avons des âmesSans feu d’amour‖ et sans désirs de femmes ;Pour le saisir‖ et lutter avec lui,Il faut un corps‖ que le mal ait durci.Vive le gin !‖ Au fond de la taverne,Sombre hôtelière,‖ à l’œil hagard et terne,Démence, viens‖ nous décrocher les pots,Et toi, la mort,‖ verse-nous à grands flots.
Hélas ! La mort‖ est bientôt à l’ouvrage,Et pour répondre‖ à la clameur sauvage,Son maigre bras‖ frappe comme un taureauLe peuple anglais‖ au sortir du caveau.Jamais typhus,‖ jamais peste sur terrePlus promptement‖ n’abattit la misère ;Jamais la fièvre,‖ aux bonds durs et changeants,Ne rongea mieux‖ la chair des pauvres gens :La peau devient‖ jaune comme la pierre,L’œil sans rayons‖ s’enfuit sous la paupière,Le front prend l’air‖ de la stupidité,Et les pieds seuls‖ marchent comme en santé.Pourtant, au coin‖ de la première rue,Comme un cheval‖ qu’un boulet frappe et tue,Le corps s’abat,‖ et sans pousser un cri,Roulant en bloc‖ sur le pavé, meurtri,Il reste là‖ dans son terrible rêve,Jusqu’au moment‖ où le trépas l’achève.Alors on voit‖ passer sur bien des corpsDes chariots,‖ des chevaux aux pieds forts ;Au tronc d’un arbre,‖ au trou d’une crevasseL’un tristement‖ accroche sa carcasse ;L’autre en passant‖ l’onde du haut d’un pontPlonge d’un saut‖ dans le gouffre profond.Partout le gin‖ et chancelle et s’abîme,Partout la mort‖ emporte une victime ;Les mères même,‖ en rentrant pas à pas,Laissent tomber‖ les enfants de leurs bras,Et les enfants,‖ aux yeux des folles mères,Vont se briser‖ la tête sur les pierres.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 43((aa))
- Mètre
- Décasyllabes· profil 4+6
- Strophes
- 3 distiques
- Mots à la rime
- a misère / bière féminine, classiqueb empoisonneur / honneur masculine, classiquea invraisemblables / lamentables féminine, classiqueb l’enfer / fer masculine, classiquea fête / tempête féminine, classiqueb normand / écumant masculine, classiquea encore / centaure féminine, classiqueb autrefois / bois masculine, classiquea humaine / peine féminine, classiqueb ponts / profonds masculine, classiquea brume / écume féminine, classiqueb contristé / fêté masculine, classiquea damne / fane féminine, classiqueb blancs / haubans masculine, classiquea bise / chemise féminine, classiqueb garçon / boisson masculine, classiquea soi-même / suprême féminine, classiqueb coup / fou masculine, non classiquea madère / Angleterre féminine, classiqueb frais / palais masculine, classiquea fade / malade féminine, classiqueb cerveau / l’eau masculine, classiquea batailles / futailles féminine, classiqueb étouffants / d’enfants masculine, classiquea âmes / femmes féminine, classiqueb lui / durci masculine, classiquea taverne / terne féminine, classiqueb pots / flots masculine, classiquea l’ouvrage / sauvage féminine, classiqueb taureau / caveau masculine, classiquea terre / misère féminine, classiqueb changeants / gens masculine, classiquea pierre / paupière féminine, classiqueb stupidité / santé masculine, classiquea rue / tue féminine, classiqueb cri / meurtri masculine, classiquea rêve / l’achève féminine, classiqueb corps / forts masculine, classiquea crevasse / carcasse féminine, classiqueb pont / profond masculine, classiquea s’abîme / victime féminine, classiqueb pas / bras masculine, classiquea mères / pierres féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
86 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Iambes et poèmes, Paris, Paul Masgana, 1840· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources