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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Ïambes et poèmes, 1831· Ïambes

Désolation

Auguste Barbier· distiques, alexandrins, 58 vers

I

Comme tout jeune cœur‖ encor vierge de fiel,J’ai demandé d’abord‖ ma poésie au ciel.Hélas ! Il n’en tomba‖ qu’une réponse amère !Pauvre fou, cria-t-il,‖ que la pensée altère,Toi qui, haussant vers moi‖ tes deux lèvres en feu,Cherches, comme un peu d’eau,‖ le pur souffle de Dieu,Oh ! De moi n’attends plus‖ de célestes haleines,Car le vent de la terre‖ a desséché mes plaines :Il a brûlé mes fleurs,‖ et dans son vol fougueuxFait mon sein plus pelé‖ que la nuque d’un gueux.L’encens humain parfois‖ a beau fumer encore,Ce n’est qu’un souvenir‖ qui bientôt s’évapore ;Il retombe à la terre,‖ et ne va pas plus hautQue la voûte du temple‖ et son froid échafaud :L’homme enfin ne peut plus‖ parler avec les anges,J’ai perdu tous mes saints,‖ mes vierges, mes archanges.Tout ce peuple du ciel‖ qu’aux regards des humains,Un homme aimé de Dieu,‖ poëte aux belles mains,Raphaël, fit souvent‖ descendre sur ses toiles.Tout est mort maintenant,‖ par-delà mes étoiles,Par-delà mon soleil‖ nul écho ne répond ;Et l’on ne trouve plus‖ qu’un abîme profond,Un vaste et sombre anneau‖ sans chaton et sans pierre,Un gouffre sans limite,‖ une nuit sans lumière,Une fosse béante,‖ un immense cercueil,Et l’orbite sans fond‖ dont l’homme a crevé l’œil.

II

Plus de dieu, rien au ciel !‖ Ah ! Malheur et misère !Sans les cieux maintenant‖ qu’est-ce donc que la terre ?La terre ! Ce n’est plus‖ qu’un triste et mauvais lieu,Un tripot dégoûtant‖ où l’or a tué Dieu,Où, mourant d’une faim‖ qui n’est point assouvie,L’homme a jauni sa face‖ et décharné sa vie,Où, vidant là son cœur,‖ liberté, ciel, amour,L’infâme a tout joué,‖ tout perdu sans retour ;Un ignoble clapier‖ de débauche et de crime,Que la mort, à mon gré,‖ trop lentement décime ;Un cloaque bourbeux,‖ un sol gras et glissant,Où, lorsque le pied coule,‖ on tombe dans du sang.Ainsi donc jette bas‖ toute sainte pensée,Comme un épais manteau‖ dont l’épaule est blessée,Comme un mauvais bâton‖ dont tu n’as plus besoin,Au premier carrefour‖ jette-la dans un coin ;Puis, abaisse la tête‖ et rentre dans la foule,Là, sans but, au hasard,‖ comme une eau qui s’écoule,Loin, bien loin des sentiers‖ battus par ton aïeul,Dans ce monde galeux‖ passe et marche tout seul ;Ne presse aucune main,‖ aucun front sur ta route ;Le cœur vide et l’œil sec,‖ si tu peux, fais-la toute,Et quand viendra le jour‖ où, comme un homme las,Tout d’un coup malgré toi‖ s’arrêteront tes pas,Quand le froid de la mort,‖ dénouant ta cervelle,Dans le creux de tes os‖ fera geler la moelle,Alors pour en finir,‖ si par hasard tes yeuxSe relèvent encor‖ sur la voûte des cieux,Souviens-toi, moribond,‖ que là haut tout est vide ;Va dans le champ voisin,‖ prends une pierre aride,Pose-la sous ta tête,‖ et, sans penser à rien,Tourne-toi sur le flanc‖ et crève comme un chien.

novembre 1831.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
29((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a fiel / ciel masculine, classiqueb amère / altère féminine, classiquea feu / Dieu masculine, classiqueb haleines / plaines féminine, classiquea fougueux / gueux masculine, classiqueb encore / s’évapore féminine, classiquea haut / échafaud masculine, classiqueb anges / archanges féminine, classiquea humains / mains masculine, classiqueb toiles / étoiles féminine, classiquea répond / profond masculine, classiqueb pierre / lumière féminine, classiquea cercueil / l’œil masculine, classiqueb misère / terre féminine, classiquea lieu / Dieu masculine, classiqueb assouvie / vie féminine, classiquea amour / retour masculine, classiqueb crime / décime féminine, classiquea glissant / sang masculine, non classiqueb pensée / blessée féminine, classiquea besoin / coin masculine, classiqueb foule / s’écoule féminine, classiquea aïeul / seul masculine, classiqueb route / toute féminine, classiquea las / pas masculine, classiqueb cervelle / moelle féminine, classiquea yeux / cieux masculine, classiqueb vide / aride féminine, classiquea rien / chien masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

58 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Iambes et poèmes, Paris, Paul Masgana, 1840· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources