Ïambes et poèmes, 1831· Ïambes
La cuve
Il est, il est sur terre‖ une infernale cuve,On la nomme Paris ;‖ c’est une large étuve,Une fosse de pierre‖ aux immenses contoursQu’une eau jaune et terreuse‖ enferme à triples tours ;C’est un volcan fumeux‖ et toujours en haleineQui remue à longs flots‖ de la matière humaine ;Un précipice ouvert‖ à la corruptionOù la fange descend‖ de toute nation,Et qui de temps en temps,‖ plein d’une vase immonde,Soulevant ses bouillons‖ déborde sur le monde.
Là, dans ce trou boueux,‖ le timide soleilVient poser rarement‖ un pied blanc et vermeil ;Là les bourdonnements‖ nuit et jour dans la brumeMontent sur la cité‖ comme une vaste écume ;Là personne ne dort,‖ là toujours le cerveauTravaille, et, comme l’arc,‖ tend son rude cordeau.On y vit un sur trois,‖ on y meurt de débauche ;Jamais, le front huilé,‖ la mort ne vous y fauche,Car les saints monuments‖ ne restent dans ce lieuQue pour dire : autrefois‖ il existait un Dieu.
Là tant d’autels debout‖ ont roulé de leurs bases,Tant d’astres ont pâli‖ sans achever leurs phases,Tant de cultes naissants‖ sont tombés sans mûrir,Tant de grandes vertus‖ là s’en vinrent pourrir,Tant de chars meurtriers‖ creusèrent leur ornière,Tant de pouvoirs honteux‖ rougirent la poussière,De révolutions‖ au vol sombre et puissantCrevèrent coup sur coup‖ leurs nuages de sang,Que l’homme, ne sachant‖ où rattacher sa vie,Au seul amour de l’or‖ se livre avec furie.Misère ! Après mille ans‖ de bouleversements,De secousses sans nombre‖ et de vains errements,De cultes abolis‖ et de trônes superbesDans les sables perdus,‖ et couchés dans les herbes,Le temps, ce vieux coureur,‖ ce vieillard sans pitié,Qui va par toute terre‖ écrasant sous le piéLes immenses cités‖ regorgeantes de vices,Le temps, qui balaya‖ Rome et ses immondices,Retrouve encore, après‖ deux mille ans de chemin,Un abîme aussi noir‖ que le cuvier romain.
Toujours même fracas,‖ toujours même délire,Même foule de mains‖ à partager l’empire,Toujours même troupeau‖ de pâles sénateurs,Même flots d’intrigants‖ et de vils corrupteurs,Même dérision‖ du prêtre et des oracles,Même appétit des jeux,‖ même soif des spectacles,Toujours même impudeur,‖ même luxe effronté,En chair vive et en os‖ même immoralité ;Mêmes débordements,‖ mêmes crimes énormes,Moins l’air de l’Italie‖ et la beauté des formes.
La race de Paris,‖ c’est le pâle voyouAu corps chétif, au teint‖ jaune comme un vieux sou ;C’est cet enfant criard‖ que l’on voit à toute heureParesseux et flanant,‖ et loin de sa demeureBattant les maigres chiens,‖ ou le long des grands mursCharbonnant en sifflant‖ mille croquis impurs ;Cet enfant ne croit pas,‖ il crache sur sa mère,Le nom du ciel pour lui‖ n’est qu’une farce amère ;C’est le libertinage‖ enfin en raccourci ;Sur un front de quinze ans‖ c’est le vice endurci.
Et pourtant il est brave,‖ il affronte la foudre,Comme un vieux grenadier‖ il mange de la poudre,Il se jette au canon‖ en criant : liberté !Sous la balle et le fer‖ il tombe avec beauté.Mais que l’émeute aussi‖ passe devant sa porte,Soudain l’instinct du mal‖ le saisit et l’emporte,Le voilà grossissant‖ les bandes de vauriens,Molestant le repos‖ des tremblants citoyens,Et hurlant, et le front‖ barbouillé de poussière,Prêt à jeter à Dieu‖ le blasphème et la pierre.
Ô race de Paris,‖ race au cœur dépravé,Race ardente à mouvoir‖ du fer ou du pavé !Mer, dont la grande voix‖ fait trembler sur les trônesAinsi que des fiévreux‖ tous les porte-couronnes !Flot hardi qui trois jours‖ s’en va battre les cieux,Et qui retombe après,‖ plat et silencieux !Race unique en ce monde !‖ Effrayant assemblageDes élans du jeune homme‖ et des crimes de l’âgeRace qui joue avec‖ le mal et le trépas ;Le monde entier t’admire‖ et ne te comprend pas !
Il est, il est sur terre‖ une infernale cuve,On la nomme Paris ;‖ c’est une large étuve,Une fosse de pierre‖ aux immenses contoursQu’une eau jaune et terreuse‖ enferme à triple tours ;C’est un volcan fumeux‖ et toujours en haleineQui remue à longs flots‖ de la matière humaine ;Un précipice ouvert‖ à la corruptionOù la fange descend‖ de toute nation,Et qui de temps en temps,‖ plein d’une vase immonde,Soulevant ses bouillons‖ déborde sur le monde.
octobre 1831.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 45((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 8 distiques
- Mots à la rime
- a cuve / étuve féminine, classiqueb contours / tours masculine, classiquea haleine / humaine féminine, classiqueb corruption / nation masculine, classiquea immonde / monde féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquea brume / écume féminine, classiqueb cerveau / cordeau masculine, classiquea débauche / fauche féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea bases / phases féminine, classiqueb mûrir / pourrir masculine, classiquea ornière / poussière féminine, classiqueb puissant / sang masculine, non classiquea vie / furie féminine, classiqueb bouleversements / errements masculine, classiquea superbes / herbes féminine, classiqueb pitié / pié masculine, classiquea vices / immondices féminine, classiqueb chemin / romain masculine, classiquea délire / l’empire féminine, classiqueb sénateurs / corrupteurs masculine, classiquea oracles / spectacles féminine, classiqueb effronté / immoralité masculine, classiquea énormes / formes féminine, classiqueb voyou / sou masculine, classiquea heure / demeure féminine, classiqueb murs / impurs masculine, classiquea mère / amère féminine, classiqueb raccourci / endurci masculine, classiquea foudre / poudre féminine, classiqueb liberté / beauté masculine, classiquea porte / l’emporte féminine, classiqueb vauriens / citoyens masculine, classiquea poussière / pierre féminine, classiqueb dépravé / pavé masculine, classiquea trônes / porte-couronnes féminine, classiqueb cieux / silencieux masculine, équivalentea assemblage / l’âge féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Iambes et poèmes, Paris, Paul Masgana, 1840· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources