Ïambes et poèmes, 1831· Ïambes
La reine du monde
Ô puissant Gutenberg !‖ Germain de bonne raceDont le mâle et hardi cerveauDe l’antique univers‖ a rajeuni la facePar un prodige tout nouveau ;Lorsqu’aux rives du Rhin,‖ dans une nuit ardente,Amant d’une divinité,Tu pressas sur ton sein‖ la poitrine ferventeDe l’immortelle liberté,Tu crus sincèrement‖ que cette femme austèreEnfanterait quelque beau jourUn être sans défaut‖ qui, semblable à sa mère,Du monde entier serait l’amour ;Et tu t’en fus, vieillard,‖ te reposer à l’ombreDe l’éternel cyprès des morts,Comme un bon ouvrier‖ s’endort dans la nuit sombre,Sans trouble aucun et sans remords.Hélas ! Quelle que fût‖ la sublime espéranceDont s’enivra ton noble orgueil,L’espoir qui de la mort‖ t’allégea la souffranceEt te berça dans le cercueil ;Le chaste embrassement‖ d’une céleste femmeNe t’a point fait l’égal des dieux,Et tu n’as pas versé‖ dans l’œuvre de ton âmeLe sang pur des enfants des cieux :Car tel est le destin‖ de la nature humaineQu’il n’en sort rien de vraiment bon,Et que l’âme ici bas‖ la plus blanche et sereineToujours conserve du limon.
Il est vrai que l’aspect‖ de ta fille immortelleTout d’abord vous ravit les yeux ;Son noble front tourné‖ vers la voûte éternelleEt reflétant les plus beaux feux ;La splendeur de sa voix‖ plus rapide et profondeQue la vaste rumeur des flots,Et comme une ceinture‖ enveloppant le mondeDans le bruit de ses mille échos ;Le spectacle divin‖ des sombres injustices,Devant son visage en courroux,Brisant les instruments‖ des horribles supplices,La hache et les sanglants verroux ;L’harmonieux concert‖ des villes et des plainesCélébrant ses dons précieux,Et le chœur des beaux-arts‖ et des sciences vainesChantant la paix fille des cieux :Tout en elle vous charme‖ et vous remplit d’ivresse,Et retrouvant l’antique ardeur,Comme un fougueux coursier,‖ d’amour et de tendresseQuatre fois bondit votre cœur ;Et chacun de bénir‖ la jeune créatureEt l’heure où, plein d’un grand désir,Tu fis, ô Gutenberg !‖ à la race futureLe don d’un sublime avenir.Mais si, pour contempler‖ de plus près ton ouvrage,Pour voir ta fille en son entier,L’on ose séparer‖ les plis de son corsage,Ouvrir sa robe jusqu’au pied ;Alors, alors, grand dieu !‖ Ce corps aux belles formesNe présente plus aux regardsQu’une croupe allongée‖ en reptiles informes,Un faisceau de monstres hagards.Et l’on voit là des chiens‖ aux mâchoires saignantes,Aux redoutables aboiements,Souffler sur les cités‖ les discordes brûlantes,La guerre et ses emportements ;On voit de vils serpents‖ étouffer le géniePrêt à prendre son vaste essor,La bave du mensonge‖ et de la calomnieVerdir le front de l’aigle mort ;Puis des dragons infects‖ et des goules actives,Pour de l’or, broyant et tordantLe cœur tendre et sacré‖ des familles plaintivesSous l’infâme acier de leur dent ;Le troupeau corrupteur‖ des passions obscuresSouillant tout, et vivant enfinDu pur sang écoulé‖ des cent mille blessuresPar lui faites au genre humain.
Quel spectacle ! Ah ! Soudain‖ reculant à la vueDe tant de maux désordonnés,Gutenberg, Gutenberg !‖ Stupéfait, l’âme émue,Les pieds l’un à l’autre enchaînés,Plus d’un fier citoyen‖ de sa brune paupièreSent tomber des pleurs à longs flots,Et dans ses froides mains‖ plongeant sa tête entière,Étouffe de profonds sanglots.Alors, alors, souvent‖ accusant d’injusticeLa nature et son dieu fatal,Et les blâmant tous deux‖ de t’avoir fait compliceDes noirs épanchements du mal,Plus d’un grand cœur regrette,‖ en sa douleur extrême,Ton amour pour la liberté :Et l’on va, Gutenberg,‖ jusques à crier même :Que n’as-tu jamais existé !
septembre 1835.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 23[abab]
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (46 de 8, 46 de 12)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a race / face féminine, classiqueb cerveau / nouveau masculine, classiquea ardente / fervente féminine, classiqueb divinité / liberté masculine, classiquea austère / mère féminine, classiqueb jour / l’amour masculine, classiquea l’ombre / sombre féminine, classiqueb morts / remords masculine, classiquea espérance / souffrance féminine, classiqueb orgueil / cercueil masculine, classiquea femme / âme féminine, classiqueb dieux / cieux masculine, classiquea humaine / sereine féminine, classiqueb bon / limon masculine, classiquea immortelle / éternelle féminine, classiqueb yeux / feux masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb flots / échos masculine, classiquea injustices / supplices féminine, classiqueb courroux / verroux masculine, classiquea plaines / vaines féminine, classiqueb précieux / cieux masculine, classiquea d’ivresse / tendresse féminine, classiqueb ardeur / cœur masculine, classiquea créature / future féminine, classiqueb désir / avenir masculine, classiquea ouvrage / corsage féminine, classiqueb entier / pied masculine, non classiquea formes / informes féminine, classiqueb regards / hagards masculine, classiquea saignantes / brûlantes féminine, classiqueb aboiements / emportements masculine, classiquea génie / calomnie féminine, classiqueb essor / mort masculine, non classiquea actives / plaintives féminine, classiqueb tordant / dent masculine, classiquea obscures / blessures féminine, classiqueb enfin / humain masculine, classiquea vue / émue féminine, classiqueb désordonnés / enchaînés masculine, classiquea paupière / entière féminine, classiqueb flots / sanglots masculine, classiquea d’injustice / complice féminine, classiqueb fatal / mal masculine, classiquea extrême / même féminine, classiqueb liberté / existé masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Iambes et poèmes, Paris, Paul Masgana, 1840· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources