Ïambes et poèmes, 1831· Ïambes
L’amour de la mort
Hélas ! Qui le croirait ?‖ Ce fantôme hideux,Ce monstre à l’œil éteint‖ dans son orbite creux,Au crâne sans cheveux‖ et souillé de poussière,Aux membres allongés‖ et froids comme la pierre,À la teinte jaunâtre,‖ à cette fade odeurQui vous met malgré vous‖ le trouble dans le cœur ;Tout ce je ne sais quoi‖ qui n’est plus de la vie,Que ne peut expliquer‖ nulle philosophie,Et dont l’entier silence‖ et l’immobilitéRévèlent le néant‖ dans sa difformité,La mort, ce laid produit‖ de la vieille nature,La mort, le vaste effroi‖ de toute créature,La mort a rencontré‖ sur terre un amoureux,Un être qui l’adore,‖ un amant vigoureuxQui la serre en ses bras‖ d’une étreinte profane,L’asseoit sur ses genoux‖ comme une courtisane,L’entraîne avec ivresse‖ à sa table, à son lit,Et comme un vieux satyre‖ avec elle s’unit !Hideux accouplement !‖ Aussi de préférenceÀ tout autre pays‖ la mort aime la France,Et depuis cinquante ans‖ devant ses yeux ont tortLes barbares excès‖ des peuplades du nord.Que lui font les baisers‖ de la vieille Angleterre ?Il est vrai qu’elle sait‖ auprès d’un pot de bièreTranquillement s’ouvrir‖ une veine du front,Ou se faire sauter‖ la tête avec du plomb ;Mais la France vaut mieux‖ et lui plaît davantage.C’est là qu’au suicide,‖ au duel on s’encourage ;C’est là, malgré Gilbert‖ et son vers immortel,Que l’on court voir encor‖ mourir un criminel ;Là que la politique‖ aux sanglantes chimèresVient sans peur essayer‖ ses formes éphémères ;Là que l’on a dressé‖ l’abattoir social ;Enfin le sol chéri‖ du meurtrier brutal,Et le seul lieu sur terre‖ où peut-être sans haineOn attente en riant‖ à toute vie humaine ;Comme si ce qu’on souffle‖ avec légèretéPouvait se rallumer‖ à notre volonté,Et comme si les forts,‖ les puissants de ce monde,Tous les bras musculeux‖ de la planète immonde,Pouvaient dans leur vigueur‖ refaire le tissuQue le doigt de la mort‖ une fois a rompu !
Ah ! N’est-ce pas assez‖ que l’avare natureNous redemande à tous‖ une dette si dure,La vie, à tous la vie ?‖ Et faut-il donc encorNous-mêmes dans le gouffre‖ enfouir le trésor ?Oh ! N’est-ce pas assez‖ de la pâle vieillesse,De tous les rongements‖ de la vie en faiblesse,Du venin dévorant‖ des soucis destructeurs,Et de la maladie‖ aux plaintives douleurs ?N’est-on pas sûr enfin,‖ au bruit des chants funèbres,De faire tôt ou tard‖ le saut dans les ténèbres,D’avoir trois pieds de terre‖ après soi sur le flanc ?Ne doit-on pas mourir ?‖ — s’il faut que notre sangS’épanche, il est toujours‖ des cas en cette vieOù l’on peut le verser‖ avec quelque énergie :Alors que l’étranger,‖ tout cuirassé de fer,Passe à travers nos champs‖ comme un dieu de l’enfer,Foulant d’un pied sanglant‖ l’herbe de nos campagnes,Et chargeant sur son dos‖ les fils de nos compagnes ;Quand le bouclier d’or‖ qui doit tous nous couvrir,L’honneur de notre nom‖ est près de se ternir ;Ou bien lorsque la loi,‖ violée et maudite,Répand des flots de pleurs‖ par la ville interdite.Ah ! Voilà le moment !‖ Et le sang qui se perdÀ toute la cité‖ du moins profite et sert.Mais tel n’est pas le train‖ ordinaire des choses ;Ce n’est point pour le juste‖ et pour de belles causesQue la mort violente‖ aime à faire ses coups :C’est pour de vils hochets,‖ des rêves d’hommes soûls,Une vaine piqûre,‖ une raison folâtre,Une affaire souvent‖ de luxe ou de théâtre,Une froide parade,‖ et, sans savoir pourquoi,Le désir d’occuper‖ les langues après soi.
Vanité, vanité,‖ je connais ton empire,Et je retrouve en toi‖ toute notre satire.Ô fille de l’orgueil !‖ ô terrible fléauD’un peuple au cœur sans fiel,‖ mais au faible cerveau !Toujours ton noir venin‖ distillé sur ma race,Du haut jusques en bas,‖ en corrompra la masse ;Toujours, nous ramenant‖ dans un cercle fatal,Ton souffle changera‖ l’œuvre du bien en mal.Triomphe donc, ô monstre !‖ Oui, de nos pauvres femmesComme un bouquet de fleurs‖ fane les pures âmes ;Fais de leur douce vie‖ un cordeau mal filé ;Au vice dégoûtant‖ vends leur corps maculé ;Jusqu’au dernier degré‖ de l’impure misèreTu soutiendras l’éclat‖ de leurs yeux, ô mégère !Puis, verse au cœur de l’homme‖ un désir insenséDe dominer le monde‖ et d’en être encensé ;Pour briller à tout prix,‖ lance-le dans le crime ;Mets devant lui l’état‖ au penchant de l’abîme ;Invente des forfaits‖ inouis et sans noms :Qu’importe que le sang‖ ruisselle à gros bouillons,Que le soleil se voile‖ et la terre frémisse,Que la tombe en un jour‖ dans son ventre engloutisseFemmes, enfants, vieillards‖ frappés d’un plomb soudain ?Qu’importe tant de morts‖ à l’infâme assassin ?Il entendra les cris‖ de toute la nature,Sans trembler un instant‖ ou changer de figure ;Car sur le champ du meurtre‖ et même à l’échafaud,Ô vanité, c’est toi‖ qui lui tiens le front haut,Et lui donnes, grand dieu !‖ Souvent plus de puissanceQue n’en donne au cœur pur‖ la sainte conscience !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 52((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 distiques
- Mots à la rime
- a hideux / creux masculine, classiqueb poussière / pierre féminine, classiquea odeur / cœur masculine, classiqueb vie / philosophie féminine, classiquea l’immobilité / difformité masculine, classiqueb nature / créature féminine, classiquea amoureux / vigoureux masculine, classiqueb profane / courtisane féminine, classiquea lit / s’unit masculine, classiqueb préférence / France féminine, classiquea tort / nord masculine, classiqueb Angleterre / bière féminine, classiquea front / plomb masculine, non classiqueb davantage / s’encourage féminine, classiquea immortel / criminel masculine, classiqueb chimères / éphémères féminine, classiquea social / brutal masculine, classiqueb haine / humaine féminine, classiquea légèreté / volonté masculine, classiqueb monde / immonde féminine, classiquea tissu / rompu masculine, classiqueb nature / dure féminine, classiquea encor / trésor masculine, classiqueb vieillesse / faiblesse féminine, classiquea destructeurs / douleurs masculine, classiqueb funèbres / ténèbres féminine, classiquea flanc / sang masculine, classiqueb vie / énergie féminine, classiquea fer / l’enfer masculine, classiqueb campagnes / compagnes féminine, classiquea couvrir / ternir masculine, classiqueb maudite / interdite féminine, classiquea perd / sert masculine, classiqueb choses / causes féminine, classiquea coups / soûls masculine, classiqueb folâtre / théâtre féminine, classiquea pourquoi / soi masculine, classiqueb empire / satire féminine, classiquea fléau / cerveau masculine, classiqueb race / masse féminine, classiquea fatal / mal masculine, classiqueb femmes / âmes féminine, classiquea filé / maculé masculine, classiqueb misère / mégère féminine, classiquea insensé / encensé masculine, classiqueb crime / l’abîme féminine, classiquea noms / bouillons masculine, classiqueb frémisse / engloutisse féminine, classiquea soudain / assassin masculine, classiqueb nature / figure féminine, classiquea l’échafaud / haut masculine, classiqueb puissance / conscience féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Iambes et poèmes, Paris, Paul Masgana, 1840· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources