Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Ïambes et poèmes, 1831· Ïambes

Terpsichore

Auguste Barbier· distiques, alexandrins, 118 vers

À M A Royer :

I

Lorsque la foi brûlante‖ a déserté les âmes,Quand le pur aliment‖ de toutes chastes flammes,Le nom puissant de Dieu‖ des cœurs s’est effacé,Et quand le pied du vice‖ a partout repassé,La vie à tous les dos‖ est chose fatigante ;C’est une draperie,‖ une robe traînante,Que chacun à son tour‖ revêt avec dégoût,Et dont le pan bientôt‖ va flotter dans l’égout.Quand l’on ne croit à rien,‖ que faire de la vie ?Que faire de ce bien‖ que la vieillesse envie,Si l’on ne peut, hélas !‖ L’envoyer vers le ciel,Comme un encensoir d’or‖ fumant devant l’autel ;La remplir d’harmonie,‖ et, dans un beau délire,Des âmes avec Dieu‖ se partager l’empire,Ou la teindre de sang,‖ comme un fer redouté,Aux mains de la patrie‖ et de la liberté ;Quand le cœur est sans foi,‖ que faire de la vie ?Alors, alors il faut‖ la barbouiller de lie,La masquer de haillons,‖ la couvrir d’oripeaux,Comme un ivrogne mort‖ l’enfouir dans les pots ;Il faut l’user enfin‖ à force de luxure,Jusqu’au jour où la mort,‖ passant par aventure,Et la trouvant courbée‖ et vaincue à moitié,Dans le fossé commun‖ la poussera du pié.

II

Ainsi, du haut des tours‖ les cloches ébranlées,Battant l’air sourdement‖ de leurs pleines volées,Sur la ville frivole‖ et sans dévotionOnt beau répandre encor‖ de la religion ;Les cierges allumés‖ ont beau luire à l’église,Et sur l’autel de pierre‖ et sur la dalle griseLe prêtre a beau frapper‖ de son front pénitent :Au culte des chrétiens‖ on vit indifférent,Mais non pas à l’ennui.‖ Toute face tournéeVers ce triste démon‖ à la main décharnéeCraint toujours de sentir‖ son fade embrassement,Son baiser glacial ;‖ et chacun lestementDe le fuir aussitôt,‖ et de suivre à la traceLa moindre occasion‖ qui traverse et qui passe,Le tumulte en la rue,‖ et le rire banalDe l’antique Saturne‖ aux jours du carnaval.Le carnaval ! Jadis‖ cette courte folieÉtait de la misère‖ avec un peu de lie,Des malheureux payés,‖ le long des boulevards,Poussant des hurlements‖ sous des masques blafards ;Mais les gueux aujourd’hui‖ ne sont plus seuls en scène :Les beaux noms du pays‖ descendent dans l’arène,Et, le gosier bardé‖ des plus sales propos,Des porteurs de la halle‖ ils se font les échos.Puis viennent après eux‖ les hommes de pensée ;Et tous ces curieux‖ de la joie insensée,Le soir, vont au théâtre,‖ et, sans chaleur, sans rût,Apprennent là du peuple‖ à danser le chahut.Quelle danse et quel nom !‖ D’abord c’est une lutte :Les accents du clairon,‖ les soupirs de la flûte,Les violons aigus‖ et les tambours ronflants,Irritent tous les corps,‖ agitent tous les flancs ;Puis, le signal donné,‖ les haleines fumeusesVersent de tous côtés‖ des paroles vineuses.Bientôt le masque tombe,‖ ainsi que la pudeur ;La femme ne craint pas‖ de tendre avec ardeurAu vin de la débauche‖ une lèvre altérée,Et là nulle ne fait‖ la longue et la sucrée.L’homme attaque la femme,‖ et la femme répond.La joue en feux, les yeux‖ luisant à chaque bond,Et la jambe en avant,‖ elle court sur les planches ;Elle arrive sur l’homme‖ en remuant des hanches ;Et l’homme, l’animant‖ du geste et de la voix,Par ses beaux tordions‖ la met toute aux abois,Comme un triton fougueux‖ prend une nymphe impure,Il la saisit au corps,‖ et, forçant la nature,Simule à tous les yeux‖ ce que les animauxN’ont jamais inventé‖ dans leurs plaisirs brutaux.Horreur ! Cette luxure‖ est partout applaudie,Et l’imitation‖ court comme l’incendie.Puis la salle chancelle,‖ et d’un élan soudainLe bal entier se lève,‖ une main dans la main ;Les corps joignent les corps ;‖ comme un torrent qui rouleSur le plancher criant‖ s’éparpille la foule.Alors une poussière‖ immonde, en longs anneaux,Enveloppe la salle‖ et ternit les flambeaux ;Le plafond tourne aux yeux‖ ainsi que dans l’ivresse ;La chair a tout vaincu,‖ l’âme n’est plus maîtresse,Et l’homme n’est plus froid‖ en cet emportement,Car c’est la mer qui gronde‖ en son lit écumant,C’est le vent qui tournoie‖ en hurlantes rafales,C’est un troupeau fumant‖ de bouillantes cavales,C’est la fosse aux lions.‖ — malheur, hélas ! MalheurAu pied de l’apprenti‖ qui n’a pas de vigueur !Malheur au faible bras‖ qui délaisse une taille !Ah ! C’en est fait ici‖ comme au champ de batailleDu maladroit qui tombe !‖ — aux clameurs du plaignantTout est sourd, et le père,‖ et la mère, et l’enfant ;Personne n’a d’entraille‖ en ce moment terrible,Et la ronde aux cent pieds,‖ impitoyable, horrible,Passera sur le corps,‖ et sous ses bonds vivantsMeurtrira sans effroi‖ des membres palpitants.

III

Ô pudeur ! ô vertu !‖ Douce et belle pensée !Ô chevelure d’Ève‖ à longs flots dispersée !Pudeur, voile de pourpre,‖ adorable manteau,Déchire-toi devant‖ cet ignoble tableau !Et vous, de Terpsichore‖ ô compagnes fidèles !Ô filles d’Apollon !‖ Danseuses immortelles,N’abaissez pas vos pieds‖ sur nos planchers mesquins,Où se ternirait l’or‖ de vos beaux brodequins ;Muses, restez aux cieux,‖ car la plus grande peineQui pourrait affliger‖ votre âme surhumaineSerait de voir encore‖ à ces débordementsSe mêler le flot pur‖ de vos nobles amants ;Oui, ce serait de voir,‖ sans respect pour soi-même,L’artiste profaner‖ sa dignité suprême,D’avance dépouiller‖ ses œuvres de grandeurEn faisant de leur père‖ un grotesque sauteur ;L’artiste devenir‖ le jouet du vulgaire,Un singe balladant‖ devant le populaire,Lui, dont la grande voix‖ et les chants rebutésPercent si rarement‖ l’air pesant des cités,Pour lequel notre temps‖ est un siècle pénible,Et pour qui l’avenir‖ semble encor plus horrible !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
59((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a âmes / flammes féminine, classiqueb effacé / repassé masculine, classiquea fatigante / traînante féminine, classiqueb dégoût / l’égout masculine, classiquea vie / envie féminine, classiqueb ciel / l’autel masculine, classiquea délire / l’empire féminine, classiqueb redouté / liberté masculine, classiquea vie / lie féminine, classiqueb d’oripeaux / pots masculine, classiquea luxure / aventure féminine, classiqueb moitié / pié masculine, classiquea ébranlées / volées féminine, classiqueb dévotion / religion masculine, classiquea l’église / grise féminine, classiqueb pénitent / indifférent masculine, classiquea tournée / décharnée féminine, classiqueb embrassement / lestement masculine, classiquea trace / passe féminine, classiqueb banal / carnaval masculine, classiquea folie / lie féminine, classiqueb boulevards / blafards masculine, classiquea scène / l’arène féminine, classiqueb propos / échos masculine, classiquea pensée / insensée féminine, classiqueb rût / chahut masculine, classiquea lutte / flûte féminine, classiqueb ronflants / flancs masculine, classiquea fumeuses / vineuses féminine, classiqueb pudeur / ardeur masculine, classiquea altérée / sucrée féminine, classiqueb répond / bond masculine, classiquea planches / hanches féminine, classiqueb voix / abois masculine, classiquea impure / nature féminine, classiqueb animaux / brutaux masculine, classiquea applaudie / l’incendie féminine, classiqueb soudain / main masculine, classiquea roule / foule féminine, classiqueb anneaux / flambeaux masculine, classiquea l’ivresse / maîtresse féminine, classiqueb emportement / écumant masculine, classiquea rafales / cavales féminine, classiqueb Malheur / vigueur masculine, classiquea taille / bataille féminine, classiqueb plaignant / l’enfant masculine, classiquea terrible / horrible féminine, classiqueb vivants / palpitants masculine, classiquea pensée / dispersée féminine, classiqueb manteau / tableau masculine, classiquea fidèles / immortelles féminine, classiqueb mesquins / brodequins masculine, classiquea peine / surhumaine féminine, classiqueb débordements / amants masculine, classiquea soi-même / suprême féminine, classiqueb grandeur / sauteur masculine, classiquea vulgaire / populaire féminine, classiqueb rebutés / cités masculine, classiquea pénible / horrible féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

118 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Iambes et poèmes, Paris, Paul Masgana, 1840· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources