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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Ïambes et poèmes, 1831· Lazare

Westminster

Auguste Barbier· distiques, alexandrins, 156 vers

« Westminster ! Westminster !‖ Sur cette terre vaineSuis-je toujours en butte‖ aux clameurs de la haine ?Avant d’avoir subi‖ le jugement de DieuSuis-je au regard des miens‖ toujours digne du feu ?Hélas ! Mes tristes os‖ languissent dans mes terres,Mon domaine appartient‖ à des mains étrangères,Et l’on peut voir un jour‖ les autans furieux,Enfants désordonnés‖ de l’empire des cieux,De leurs souffles impurs‖ chasser ma cendre illustreEt balayer mes os‖ comme les os d’un rustre.

« Westminster ! Westminster !‖ Au midi de mes jours,Le cœur déjà lassé‖ d’orageuses amours,J’ai vu la calomnie,‖ en arrière et dans l’ombre,S’asseoir à mon foyer‖ comme une hôtesse sombre,En disperser la cendre,‖ et, d’un bras infernal,Glisser de froids serpents‖ dans le lit conjugal.J’ai vu dans le rempart‖ de ma gloire fameuse,Au milieu des enfants‖ de ma verve fougueuse,Une main attacher‖ à mon front l’écriteauQu’on met au front de ceux‖ qui vivent sans cerveau.

« Et puis on ébranla‖ le chêne en ses racines,On sépara le tronc‖ de ses branches divines,Le père de la fille ;‖ — on me prit mon enfant,Comme si, la pressant‖ sur mon sein étouffant,Mes baisers corrupteurs‖ et ma tendresse impureAvaient pu ternir l’or‖ de sa jeune nature ;On enleva ma fille‖ à mon cœur amoureux,Et, pour mieux empêcher‖ l’étreinte du lépreux,On fit entre les bras‖ de l’enfant et du pèrePasser la mer immense‖ avec son onde amère.

« Ah ! Pour l’homme qui porte‖ en sa veine un beau sangIl n’est pas de torture‖ et d’affront plus cuisant !Oh ! Quels coups malheureux !‖ Oh ! Quelle horrible lameQue celle qui s’en va‖ percer l’âme de l’âme,Le divin sentiment,‖ ce principe éternelDes élans du poëte‖ et du cœur paternel !Ô morsures du feu‖ sur les membres livides !Ô fouets retentissants‖ des vieilles Euménides !Supplices des païens,‖ antiques châtiments,Oh ! Qu’êtes-vous auprès‖ de semblables tourments ?

« Et voilà cependant,‖ voilà les rudes peinesQue m’ont fait endurer‖ les colères humaines ;Voilà les trous profonds‖ que des couteaux sacrésOnt fait pendant longtemps‖ à mes flancs ulcérés ;L’éternel ouragan,‖ la bruyante tempête,Qui jusqu’au lit de mort‖ hurlèrent sur ma tête,Et rendirent mon cœur‖ plus noir et plus amerQue le fenouil sauvage‖ arraché par la mer,Et le flot écumeux‖ que la vieille natureAutour de l’Angleterre‖ a roulé pour ceinture.

« Westminster ! Westminster !‖ Oh ! N’est-ce point assezDe mon enfer terrestre‖ et de mes maux passés ?Par-delà le tombeau‖ faut-il souffrir encore ?Faut-il être toujours‖ le satan qu’on abhorre ?Et mes remords cachés,‖ et leur venin subtil,Et le flot de mes pleurs‖ dans les champs de l’exil,Et l’angoisse sans fin‖ de ma longue agonie !N’ai-je pas expié‖ les fautes de ma vie ?Westminster ! Westminster !‖ Dans ton temple de paixMes pâles ossements‖ descendront-ils jamais ? »

Ô grande ombre ! Ta plainte‖ est lugubre et profonde.Ah ! Je sens que durant‖ ton passage en ce mondeTu fus comme un lion‖ traqué dans les forêts ;Que, fatiguant en vain‖ de vigoureux jarrets,Partout où tu passas‖ dans ta fuite divineTa noble peau s’ouvrit‖ au tranchant de l’épine,Et tes crins tout-puissants‖ restèrent aux buissons ;Partout il te fallut‖ payer tes larges bonds,Et ton cœur généreux‖ entr’ouvert sur le sableVersa jusqu’à la mort‖ un sang inépuisable.

Mais aussi fallait-il,‖ ô poëte hautain !Avant de fermer l’œil‖ à l’horizon lointain,De rendre aux éléments‖ ta sublime poussière,Que le glaive doré‖ de ta muse guerrièreDans le sein du pays‖ et dans son rude flancAvec un rire amer‖ pénétrât si souvent ?Ah ! Pourquoi reçut-il‖ une blessure telleQu’il en pousse toujours‖ une clameur mortelle,Et que la plaie en feu,‖ difficile à guérir,Au seul bruit de ton nom‖ semble toujours s’ouvrir ?

Byron ! Tu n’as pas craint,‖ jeune dieu sans cuirasse,D’attaquer corps à corps‖ les défauts de ta race,De toucher ce que l’homme‖ a de mieux inventé,Le voile de vertu‖ par le vice emprunté ;D’une robuste main,‖ hardiment et sans feinte,Tu mis en vils lambeaux‖ la couverture sainteQui pèse sur le front‖ de la grande AlbionPlus que son voile épais‖ de brume et de charbon,Le manteau qu’aujourd’hui‖ de l’un à l’autre pôleLe pâle genre humain‖ va se coudre à l’épaule ;

Le drap sombre du cant‖ est tombé sous tes coups.De là tant de dédains,‖ d’outrages, de courroux ;De là ce châtiment‖ et cette longue injureContre laquelle en vain‖ ta grande ombre murmure,Cette haine vivace‖ et qui sur un tombeauSemble toujours tenir‖ allumé son flambeau ;Comme si dans ce monde,‖ imparfaits que nous sommes,Les hommes sans pitié‖ devaient juger les hommes,Et comme si, grand dieu !‖ Le malheur éprouvéN’était pas le flot saint‖ par qui tout est lavé.

Ô chantre harmonieux‖ des douleurs de notre âge !Sombre amant de l’abîme‖ au cantique sauvage,Cygne plein d’amertume‖ et dont la passionD’une brûlante main‖ pétrit le pur limon,Laisse rougir le front‖ de la patrie ingrate ;Tandis que ton beau nom‖ avec le sien éclateSur tous les points du globe‖ en signes merveilleux,Laisse-la négliger‖ tes mânes glorieux ;Laisse-la, te couvrant‖ d’un oubli sans exemple,Faire attendre à tes os‖ les honneurs de son temple.

C’est l’éternel destin !‖ C’est le sort méritéPar tous les cœurs aimant‖ trop fort la vérité !Oui, malheur en tout temps‖ et sous toutes les formesAux apollons fougueux‖ qui, sur les reins énormesEt le crâne rampant‖ du vice abâtardi,Poseront comme toi‖ leur pied ferme et hardi !Malheur ! Car ils verront‖ le monstrueux reptile,Gonflant de noirs venins‖ sa poitrine subtile,Bondir sous leurs talons,‖ et dans ses larges nœudsÉcraser tôt ou tard‖ leurs membres lumineux !

Et la société,‖ témoin de l’agonie,Loin de tendre la main‖ aux enfants du génie,De les débarrasser‖ des replis du vainqueur,Toujours se bouchera‖ l’oreille à leur clameur :Trop heureux si la vieille‖ aux longs voiles rigidesAbandonne les corps‖ aux dents des vers avides,Et si son bras, plus dur‖ que celui de la mort,Pour se venger aussi‖ ne fait pas un effort,Et, frappant à son tour‖ la victime qui tombe,Ne poursuit pas son ombre‖ au-delà de la tombe.

Vieille et sombre abbaye,‖ ô vaste monumentBaigné par la Tamise‖ et longé tristementPar un sol tout blanchi‖ de tombes délaissées !Tu peux t’enorgueillir‖ de tes tours élancées,De ta chapelle sainte‖ aux splendides parois,Et de ton seuil battu‖ par la pourpre des rois !Tu peux sur le granit‖ de tes lugubres dallesÉtaler fièrement‖ tes pompes sépulcrales,Les sublimes dormeurs‖ de tes tombeaux noircis,Tes princes étendus‖ sur leurs coussins durcis,Et tous les morts fameux‖ dont la patrie entièreConserve avec respect‖ l’éclatante poussière !Malgré tant de splendeur‖ et de noms illustrés,Tant de bustes de pierre‖ et de marbres sacrés,Malgré le grand Newton‖ et le divin Shakspeare,Et le coin adoré‖ des rêveurs de l’empire,Ô monument rempli‖ de lugubres trésors !Ô temple de la gloire !‖ ô linceul des grands morts !On entendra toujours‖ des âmes généreusesVenir battre et heurter‖ tes ogives poudreuses,Des âmes réclamant‖ au fond de tes caveauxUne place accordée‖ à leurs nobles rivaux ;Et toujours, vieux Minster,‖ ces âmes immortellesTe frapperont en vain‖ de leurs puissantes ailes,Et leurs cris dédaignés,‖ leurs funèbres clameurs,Dans le vaste univers‖ soulèveront les cœurs.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
78((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
14 distiques
Mots à la rime
a vaine / haine féminine, classiqueb Dieu / feu masculine, classiquea terres / étrangères féminine, classiqueb furieux / cieux masculine, classiquea illustre / rustre féminine, classiqueb jours / amours masculine, classiquea l’ombre / sombre féminine, classiqueb infernal / conjugal masculine, classiquea fameuse / fougueuse féminine, classiqueb l’écriteau / cerveau masculine, classiquea racines / divines féminine, classiqueb enfant / étouffant masculine, classiquea impure / nature féminine, classiqueb amoureux / lépreux masculine, classiquea père / amère féminine, classiqueb sang / cuisant masculine, non classiquea lame / l’âme féminine, classiqueb éternel / paternel masculine, classiquea livides / Euménides féminine, classiqueb châtiments / tourments masculine, classiquea peines / humaines féminine, classiqueb sacrés / ulcérés masculine, classiquea tempête / tête féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquea nature / ceinture féminine, classiqueb assez / passés masculine, classiquea encore / abhorre féminine, classiqueb subtil / l’exil masculine, classiquea agonie / vie féminine, classiqueb paix / jamais masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb forêts / jarrets masculine, classiquea divine / l’épine féminine, classiqueb buissons / bonds masculine, classiquea sable / inépuisable féminine, classiqueb hautain / lointain masculine, classiquea poussière / guerrière féminine, classiqueb flanc / souvent masculine, classiquea telle / mortelle féminine, classiqueb guérir / s’ouvrir masculine, classiquea cuirasse / race féminine, classiqueb inventé / emprunté masculine, classiquea feinte / sainte féminine, classiqueb Albion / charbon masculine, classiquea pôle / l’épaule féminine, classiqueb coups / courroux masculine, classiquea injure / murmure féminine, classiqueb tombeau / flambeau masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb éprouvé / lavé masculine, classiquea âge / sauvage féminine, classiqueb passion / limon masculine, classiquea ingrate / éclate féminine, classiqueb merveilleux / glorieux masculine, classiquea exemple / temple féminine, classiqueb mérité / vérité masculine, classiquea formes / énormes féminine, classiqueb abâtardi / hardi masculine, classiquea reptile / subtile féminine, classiqueb nœuds / lumineux masculine, classiquea l’agonie / génie féminine, classiqueb vainqueur / clameur masculine, classiquea rigides / avides féminine, classiqueb mort / effort masculine, classiquea tombe féminine, classiqueb monument / tristement masculine, classiquea délaissées / élancées féminine, classiqueb parois / rois masculine, classiquea dalles / sépulcrales féminine, classiqueb noircis / durcis masculine, classiquea entière / poussière féminine, classiqueb illustrés / sacrés masculine, classiquea Shakspeare / l’empire féminine, classiqueb trésors / morts masculine, classiquea généreuses / poudreuses féminine, classiqueb caveaux / rivaux masculine, classiquea immortelles / ailes féminine, classiqueb clameurs / cœurs masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

156 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Iambes et poèmes, Paris, Paul Masgana, 1840· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources