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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Ïambes et poèmes, 1831· Lazare

Les mineurs de Newcastle

Auguste Barbier· 13 sizains, alexandrins, 78 vers

Que d’autres sur les monts‖ boivent à gorge pleineDes vents impétueux‖ la bienfaisante haleine,Et s’inondent le front‖ d’un air suave et pur ;Que d’autres, emportés‖ par des voiles légères,Passent comme les vents‖ sur les ondes amères,Et sillonnent sans fin‖ leur magnifique azur ;

Que d’autres, chaque jour,‖ emplissent leur paupièreDes rayons colorés‖ de la chaude lumière,Et contemplent le ciel‖ dans ses feux les plus beaux ;Que d’autres, près d’un toit‖ festonné de verdure,Travaillent tout le jour‖ au sein de la nature,Et s’endorment le soir‖ au doux chant des oiseaux ;

Ils ont reçu du ciel‖ un regard favorable ;Ils sont nés, ces mortels,‖ sous une étoile aimable,Et sous le signe heureux‖ d’un mois splendide et chaud ;Et la main du seigneur,‖ qui sur terre dispenseLa peine et le plaisir,‖ la mort et l’existence,Leur a fait large part‖ et donné le bon lot.

Quant à nous, prisonniers‖ comme de vils esclaves,Nous sommes pour la vie‖ enfermés dans des caves,Non pour avoir des lois‖ souillé la majesté,Mais parce que, du jour‖ où nous vînmes au monde,La misère au cœur dur,‖ notre nourrice immonde,Nous marqua pour la peine‖ et pour l’obscurité.

Nous sommes les mineurs‖ de la vieille Angleterre ;Nous vivons comme taupe,‖ à six cents pieds sous terre ;Et là, le fer en main,‖ tristement nous fouillons,Nous arrachons la houille‖ à la terre fangeuse ;La nuit couvre nos reins‖ de sa mante brumeuse,Et la mort, vieux hibou,‖ vole autour de nos fronts.

Malheur à l’apprenti‖ qui dans un jour d’ivressePose un pied chancelant‖ sur la pierre traîtresse !Au plus creux de l’abîme‖ il roule pour toujours !Malheur au pauvre vieux‖ dont la jambe est inerte !Lorsque l’onde, en courroux‖ de se voir découverte,Envahit tout le gouffre,‖ il périt sans secours !

Malheur à l’imprudent,‖ malheur au téméraireQui descend sans avoir‖ la lampe salutaireQu’un ami des humains‖ fit pour le noir mineur !Car le mauvais esprit‖ qui dans l’ombre le guette,La bleuâtre vapeur,‖ sur lui soudain se jette,Et l’étend sur le sol‖ sans pouls et sans chaleur !

Malheur, malheur à tous !‖ Car même sans reprocheLorsque chacun de nous‖ fait sa tâche, une rocheSe détache souvent‖ au bruit seul du marteau ;Et plus d’un qui rêvait‖ dans le fond de son âmeAux douceurs du logis,‖ à l’œil bleu de sa femme,Trouve au ventre du gouffre‖ un éternel tombeau.

Et cependant c’est nous,‖ pauvres ombres muettes,Qui faisons circuler‖ au-dessus de nos têtesLe mouvement humain‖ avec tant de fracas ;C’est avec le trésor‖ qu’au risque de la vieNous tirons de la terre,‖ ô puissante industrie !Que nous mettons en jeu‖ tes gigantesques bras.

C’est la houille qui fait‖ bouillonner les chaudières,Rugir les hauts fourneaux‖ tout chargés de matières,Et rouler sur le fer‖ l’impétueux wagon ;C’est la houille qui fait‖ par tous les coins du monde,Sur le sein écumant‖ de la vague profonde,Bondir en souverains‖ les vaisseaux d’Albion.

C’est l’œuvre de nos bras‖ qui donne au diadèmeCet éclat merveilleux,‖ cette beauté suprêmeQu’on ne voit nulle part ;‖ enfin c’est notre mainQui produit à foison‖ les richesses énormesDe ces quatre cents lords‖ aux insolentes formes,Qui souvent sans pitié‖ nous voient mourir de faim.

Ô dieu ! Dieu tout-puissant !‖ Pour les plus justes causesNous ne demandons pas‖ le tumulte des choses,Et le renversement‖ de l’ordre d’ici-bas ;Nous ne te prions pas‖ de nous mettre à la placeDes hommes de savoir‖ et des hommes de race,Et de gorger nos mains‖ de l’or des potentats :

Ce dont nous te prions,‖ enfants de la misère,C’est d’amollir le cœur‖ des puissants de la terre,Et d’en faire pour nous‖ un plus solide appui ;C’est de leur rappeler‖ sans cesse, par exemple,Qu’en laissant dépérir‖ les fondements du temple,Le monument s’écroule‖ et tout tombe avec lui.

Versification

Forme
13 sizains (sizains)
Rimes
13(aabccb)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
13 sizains
Mots à la rime
a pleine / haleine féminine, classiqueb pur / azur masculine, classiquec légères / amères féminine, classiquea paupière / lumière féminine, classiqueb beaux / oiseaux masculine, classiquec verdure / nature féminine, classiquea favorable / aimable féminine, classiqueb chaud / lot masculine, classiquec dispense / l’existence féminine, classiquea esclaves / caves féminine, classiqueb majesté / l’obscurité masculine, classiquec monde / immonde féminine, classiquea Angleterre / terre féminine, classiqueb fouillons / fronts masculine, classiquec fangeuse / brumeuse féminine, classiquea d’ivresse / traîtresse féminine, classiqueb toujours / secours masculine, classiquec inerte / découverte féminine, classiquea téméraire / salutaire féminine, classiqueb mineur / chaleur masculine, classiquec guette / jette féminine, classiquea reproche / roche féminine, classiqueb marteau / tombeau masculine, classiquec âme / femme féminine, classiquea muettes / têtes féminine, classiqueb fracas / bras masculine, classiquec vie / industrie féminine, classiquea chaudières / matières féminine, classiqueb wagon / d’Albion masculine, classiquec monde / profonde féminine, classiquea diadème / suprême féminine, classiqueb main / faim masculine, classiquec énormes / formes féminine, classiquea causes / choses féminine, classiqueb d’ici-bas / potentats masculine, classiquec place / race féminine, classiquea misère / terre féminine, classiqueb appui / lui masculine, classiquec exemple / temple féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Iambes et poèmes, Paris, Paul Masgana, 1840· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources