Les Pleureuses, 1895· Les choses
Deux vieilles choses
Ta belle âme de ballon…
I Le Poisson Sec
Parmi la boutique un peu noire,Reflet morne demi-caché,Tu n’es, pauvre poisson séché,Que les lettres de ton histoire.
Te rendrait-on ton cœur amerTa vie âpre et dévoratrice,Quand tu sombrais avec déliceDans la caresse de la mer ;
Te rendrait-on ton doux sillage,Monarque fluide aux yeux d’or,Ton rêve assiégeant et sans bord,Ta vie, étroit et grand voyage,
Quand même entre tes petits osTandis que tu gis sur la planche,On mettrait en poussière blancheLa grande amertume des eaux !…
Ce matin, j’ai jeté nos lettresDans le feu, neuf et clair frisson…Elle n’a rien dit, la chansonQui chantonnait auprès des lettres.
II Loque
La félicité n’est qu’un songeQui s’en va comme un chenapan.On dirait un peu qu’il y songe,Lorsque, mélancolique, il pend.Les heures d’oubli sont rapides :Ivre et tout vague, l’aquilonTouche du doigt ses jambes vides.Le jour est mort, le soir est long.
Le vent sans pitié pour son âgeMêle ses membres ramollis,C’est corme un mince personnageQui se glisse dans les vieux plis.Et lui, s’éveillant triste et gauche,Voudrait rire, malgré son plomb ;Il essaye une vague ébauche…Le jour est mort, le soir est long.
Près d’un habit à longues basques,Il esquisse en l’air, accroché,Ses pas incohérents et flasques,Ce vieux qui sait qu’il a marché.Le dolman à large carrureDont il bat le triple galonGrince avec un bruit de serrure…Le jour est mort, le soir est long.
Tu danses dans l’or poétique,Pauvre orateur tenace et laid,Avec ton destin de boutiqueEt tes cauchemars de balai.Qu’un jeune, auquel rien ne résiste,Pince la lyre d’Apollon ;Je le regarde d’un air triste.Le jour est mort, le soir est long.
Nous nous en irons, pauvres princes,Avec notre tranquillité ;Je te prendrai dans mes bras minces,Ô le seul qui me soit resté !Automne gris qui te recueilles,J’entends gémir dans le vallonDes souvenirs de vieilles feuilles.Le jour est mort, le soir est long.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 5(abba) 5(ababcdcd)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 5 huitains
- Mots à la rime
- a noire / histoire féminine, classiqueb demi-caché / séché masculine, classiquea amer / mer masculine, classiqueb dévoratrice / délice féminine, classiquea sillage / voyage féminine, classiqueb d’or / bord masculine, non classiquea os / eaux masculine, classiqueb planche / blanche féminine, classiquea lettres féminine, classiqueb frisson / chanson masculine, classiquea songe féminine, classiqueb chenapan / pend masculine, non classiquec rapides / vides féminine, classiqued l’aquilon / long masculine, non classiquea âge / personnage féminine, classiqueb ramollis / plis masculine, classiquec gauche / ébauche féminine, classiqued plomb / long masculine, non classiquea basques / flasques féminine, classiqueb accroché / marché masculine, classiquec carrure / serrure féminine, classiqued galon / long masculine, non classiquea poétique / boutique féminine, classiqueb laid / balai masculine, non classiquec résiste / triste féminine, classiqued d’Apollon / long masculine, non classiquea princes / minces féminine, classiqueb tranquillité / resté masculine, classiquec recueilles / feuilles féminine, classiqued vallon / long masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 1.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Pleureuses, Paris, Ernest Flammarion, éditeur, 1920· numérisation poesies.net· Sources