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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Pleureuses, 1895· La haine

La terre

Henri Barbusse· 23 quatrains, octosyllabes, 92 vers

… Car mon orgueil n’a pas de mains humaines

Tu fus la femme : faible et forte,Et vibrante comme un souhait ;Celle qu’on aime et que l’on hait,Et maintenant, te voilà morte.

Comme un éclair, comme un signal,La mort passa, la mort savante,Avec le collier d’épouvanteQu’elle a mis sur ton cou royal.

Oh ! la nuit de fièvre et de larmes,Quand tu luttais pour le soleilTa tête est pleine de sommeil,Tes bras gisent comme des armes.

Tu ne sais plus ce que je veux ;Ton front aveugle me dédaigne,Vision de pâleur que baigneLa mer morte de tes cheveux.

J’ai vu tes deux lèvres de pierrePleines d’un silence hagard,Et l’étoile de ton regardSous les longs cils de ta paupière,

Ô toi qui n’as plus d’horizon,Qui restes calme et sans colèreComme la brume qui m’éclaireQuand je reviens dans ma maison !

Le soir tombe avec sa rosée,La paix glisse du firmament,Tu t’abandonnes doucementÀ la terre où l’on t’a posée.

Elle connaît tous les amours ;Ton corps si frêle est sous sa mousse ;Elle a gardé ta mort si douceDans le grand deuil qu’elle a toujours

Elle est la berceuse des râles,La reine et la communion ;Elle a des gestes d’unionPlus doux encor que tes bras pâles.

C’est l’heure auguste des aveux ;C’est la nuit, c’est la nuit humideQui caresse ton front placide,Et qui pleure dans tes cheveux.

La nuit ! toute ton indolence,Toute ton âme et tous tes yeux !Elle a des mots silencieux,Et tu ne sais que le silence !

Sous le ciel glacial et lourd,Tu raidis tes membres funèbres,Sentant passer dans les vertèbresLe grand tourment du grand amour.

Tu remplis l’ombre sans secousse,Ses baisers montent sur ta chair,Sa caresse est comme la mer,Éternelle, tremblante et douce.

C’est l’amour enfin reposéDans l’éternité de l’ivresse ;Ton poids seul est une caresseEt tout son corps est un baiser ;

Le baiser sans crainte, et sans leurresD’un amour grand comme un oubli ;Oh ! sur ton cou, ton front pâli,Ses yeux vides comme les heures !

Ses bras, ses grands bras sans couleur,Toute ta beauté solennelleQui se perd largement en elleComme un hymne dans la douleur !

Ô toi qui viens dans nos prières,Pauvre grand cœur naïf et fort,Va dans la nuit, va dans la mortChercher les âmes tout entières.

Toi qui veux l’amour sans adieu,Et l’âme éternellement pleine,Ton cœur est grand comme ta peine.Tu seras triste comme un dieu.

Tu sentiras l’inquiétudeDes petites mains dans ta main,Car tu marches dans un cheminOù l’on aime ta solitude.

Très faibles devant ta douleur,Tes sœurs mettront pour ton martyreLes diamants de leur sourireSur ton grand manteau de malheur.

Mais à toi qui veux tout, qu’importeCe qui n’est pas l’accouplementOù l’on tremble éternellementComme la terre et la chair morte ?

Sois grave, pardonne, soumets,Trouve un ange ou trouve une femme ;Tu sais que tu voudrais une âme,Et que tu n’en auras jamais.

L’union tranquille, sans voilesEt sans l’angoisse des vainqueurs,Elle est trop grande pour leurs cœursComme une nuit pleine d’étoiles.

Versification

Forme
23 quatrains (quatrains)
Rimes
23(abba)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
23 quatrains
Mots à la rime
a forte / morte féminine, classiqueb souhait / hait masculine, classiquea signal / royal masculine, classiqueb savante / d’épouvante féminine, classiquea larmes / armes féminine, classiqueb soleil / sommeil masculine, classiquea veux / cheveux masculine, classiqueb dédaigne / baigne féminine, classiquea pierre / paupière féminine, classiqueb hagard / regard masculine, classiquea d’horizon / maison masculine, classiqueb colère / m’éclaire féminine, classiquea rosée / posée féminine, classiqueb firmament / doucement masculine, classiquea amours / toujours masculine, classiqueb mousse / douce féminine, classiquea râles / pâles féminine, classiqueb communion / d’union masculine, classiquea aveux / cheveux masculine, classiqueb humide / placide féminine, classiquea indolence / silence féminine, classiqueb yeux / silencieux masculine, classiquea lourd / amour masculine, non classiqueb funèbres / vertèbres féminine, classiquea secousse / douce féminine, classiqueb chair / mer masculine, classiquea reposé / baiser masculine, non classiqueb l’ivresse / caresse féminine, classiquea leurres / heures féminine, classiqueb oubli / pâli masculine, classiquea couleur / douleur masculine, classiqueb solennelle / elle féminine, classiquea prières / entières féminine, classiqueb fort / mort masculine, classiquea adieu / dieu masculine, classiqueb pleine / peine féminine, classiquea l’inquiétude / solitude féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea douleur / malheur masculine, classiqueb martyre / sourire féminine, classiquea qu’importe / morte féminine, classiqueb l’accouplement / éternellement masculine, classiquea soumets / jamais masculine, classiqueb femme / âme féminine, classiquea voiles / d’étoiles féminine, classiqueb vainqueurs / cœurs masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Pleureuses, Paris, Ernest Flammarion, éditeur, 1920· numérisation poesies.net· Sources