Les Pleureuses, 1895· Messe du passé
Tableaux
Chaque parole est un sourire.
I
Au fond du vieux salon‖ où le bal se précise,Les traînes de satin,‖ couleur de demi-jour,Suivent avec lenteur‖ la musique indécise.Au fond du vieux salon,‖ au fond de tant de jours,Sur les danseurs errants‖ et les formes assises,Tous les reflets du ciel‖ habillent les atours.L’aile des éventails‖ est prise, et tremble, lasse.Un doux soleil fleurit,‖ captif jusqu’au matin.La danse éparpillée‖ affronte en vain l’espace,Elle obéit sans cesse,‖ et retombe sans fin.Toute la vie enclose‖ entre les feux des glacesVoudrait s’enfuir,‖ et reste là,‖ comme un jardin.
II
J’ouvre les yeux, lassé‖ par la très longue veille ;C’est la chambre dolente‖ et l’ombre dans le coin,Et la voix de l’horloge‖ à voix toujours pareille.La fenêtre confuse‖ éclaire par un jointD’une mince lueur‖ le plafond qui sommeille ;Dans la rue, une voix‖ se lamente très loin.La paix des grands rideaux‖ où l’âme tiède est priseGarde ses longs plis morts‖ sur mon repos très lourd,Et mon demi-sommeil‖ rêve dans l’heure grise…J’entends des bruits craintifs‖ dans la maison, autourElle approche à pas doux‖ pour n’être pas surprise,Et par la porte blanche‖ elle entre avec le jour.
III
Aux sentiers où je vais‖ mon pas triste résonne.Nous nous sommes quittés ;‖ il fait froid, il a plu ;Je viens dans le grand parc‖ où ne vient plus personne…Nous nous sommes quittés,‖ puisque tu l’as voulu.Ô pauvre cœur désert‖ où trop de vent frissonne,Ô pauvre cœur creusé‖ de l’automne, salut !Le silence et l’absence‖ ouvrent la forêt nue,La feuilles gît, légère‖ et lourde, en désarroi,Je pense aux chemins clairs‖ où ta grâce est venue !Et le ciel s’assombrit‖ lentement, il fait froid,Mon âme douloureuse‖ erre dans l’avenueEt la grande nature‖ est plus triste que moi.
IV
Au bord de la fontaine‖ où je vais à pas lents,La statue, au milieu‖ de la pénombre, écouteLe murmure de l’eau‖ qui baigne ses pieds blancsEt l’on perçoit au loin‖ sous l’ombre de la voûteEt le deuil transpercé‖ des grands rameaux dolentsLa fontaine qui tremble‖ et pleure goutte à goutte.Oh ! tout est plein ici‖ des pudeurs de l’adieu.Un frisson morne court‖ dans la forêt pâlie…On croit voir en la nuit‖ comme en un jour plus bleu,La sainte qui venait,‖ si triste et si jolieVers la clairière astrale‖ où tout veillait un peu,Avec son luxe d’ombre‖ et de mélancolie…
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 6[ababab] 1[ababa] 1[ababcbc]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Mots à la rime
- a précise / indécise / assises féminine, classiqueb demi-jour / jours / atours masculine, non classiquea lasse / l’espace / glaces féminine, non classiqueb matin / fin masculine, classiquea jardin / coin masculine, classiqueb veille / pareille / sommeille féminine, classiquec joint / loin masculine, non classiquea prise / grise / surprise féminine, classiqueb lourd / autour / jour masculine, classiquea résonne / personne / frissonne féminine, non classiqueb plu / voulu / salut masculine, classiquea nue / venue / l’avenue féminine, classiqueb désarroi / froid / moi masculine, non classiquea lents / blancs / dolents masculine, classiqueb écoute / voûte / goutte féminine, classiquea l’adieu / bleu / peu masculine, classiqueb pâlie / jolie / mélancolie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 1.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Pleureuses, Paris, Ernest Flammarion, éditeur, 1920· numérisation poesies.net· Sources