Les fleurs du mal, 1861· Tableaux parisiens
C. Danse macabre
À Ernest Christophe.
Fière, autant qu’un vivant,‖ de sa noble stature,Avec son gros bouquet,‖ son mouchoir et ses gants,Elle a la nonchalance‖ et la désinvoltureD’une coquette maigre‖ aux airs extravagants.
Vit-on jamais au bal‖ une taille plus mince ?Sa robe exagérée,‖ en sa royale ampleur,S’écroule abondamment‖ sur un pied sec que pinceUn soulier pomponné,‖ joli comme une fleur.
La ruche qui se joue‖ au bord des clavicules,Comme un ruisseau lascif‖ qui se frotte au rocher,Défend pudiquement‖ des lazzi ridiculesLes funèbres appas‖ qu’elle tient à cacher.
Ses yeux profonds sont faits‖ de vide et de ténèbres,Et son crâne, de fleurs‖ artistement coiffé,Oscille mollement‖ sur ses frêles vertèbres.— Ô charme d’un néant‖ follement attifé !
Aucuns t’appelleront‖ une caricature,Qui ne comprennent pas,‖ amants ivres de chair,L’élégance sans nom‖ de l’humaine armature.Tu réponds, grand squelette,‖ à mon goût le plus cher !
Viens-tu troubler, avec‖ ta puissante grimace,La fête de la Vie ?‖ ou quelque vieux désir,Éperonnant encor‖ ta vivante carcasse,Te pousse-t-il, crédule,‖ au sabbat du Plaisir ?
Au chant des violons,‖ aux flammes des bougies,Espères-tu chasser‖ ton cauchemar moqueur,Et viens-tu demander‖ au torrent des orgiesDe rafraîchir l’enfer‖ allumé dans ton cœur ?
Inépuisable puits‖ de sottise et de fautes !De l’antique douleur‖ éternel alambic !À travers le treillis‖ recourbé de tes côtesJe vois, errant encor,‖ l’insatiable aspic.
Pour dire vrai, je crains‖ que ta coquetterieNe trouve pas un prix‖ digne de ses efforts ;Qui, de ces cœurs mortels,‖ entend la raillerie ?Les charmes de l’horreur‖ n’enivrent que les forts !
Le gouffre de tes yeux,‖ plein d’horribles pensées,Exhale le vertige,‖ et les danseurs prudentsNe contempleront pas‖ sans d’amères nauséesLe sourire éternel‖ de tes trente-deux dents.
Pourtant, qui n’a serré‖ dans ses bras un squelette,Et qui ne s’est nourri‖ des choses du tombeau ?Qu’importe le parfum,‖ l’habit ou la toilette ?Qui fait le dégoûté‖ montre qu’il se croit beau.
Bayadère sans nez,‖ irrésistible gouge,Dis donc à ces danseurs‖ qui font les offusqués :« Fiers mignons, malgré l’art‖ des poudres et du rouge,Vous sentez tous la mort !‖ Ô squelettes musqués,
Antinoüs flétris,‖ dandys à face glabre,Cadavres vernissés,‖ lovelaces chenus,Le branle universel‖ de la danse macabreVous entraîne en des lieux‖ qui ne sont pas connus !
Des quais froids de la Seine‖ aux bords brûlants du Gange,Le troupeau mortel saute‖ et se pâme, sans voirDans un trou du plafond‖ la trompette de l’AngeSinistrement béante‖ ainsi qu’un tromblon noir
En tout climat, sous ton‖ soleil, la Mort t’admireEn tes contorsions,‖ risible Humanité,Et souvent, comme toi,‖ se parfumant de myrrhe,Mêle son ironie‖ à ton insanité ! »
Versification
- Forme
- 15 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 15(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 15 quatrains
- Mots à la rime
- a stature / désinvolture féminine, classiqueb gants / extravagants masculine, classiquea mince / pince féminine, classiqueb ampleur / fleur masculine, classiquea clavicules / ridicules féminine, classiqueb rocher / cacher masculine, classiquea ténèbres / vertèbres féminine, classiqueb coiffé / attifé masculine, classiquea caricature / armature féminine, classiqueb chair / cher masculine, classiquea grimace / carcasse féminine, classiqueb désir / Plaisir masculine, classiquea bougies / orgies féminine, classiqueb moqueur / cœur masculine, classiquea fautes / côtes féminine, classiqueb alambic / aspic masculine, classiquea coquetterie / raillerie féminine, classiqueb efforts / forts masculine, classiquea pensées / nausées féminine, classiqueb prudents / dents masculine, classiquea squelette / toilette féminine, classiqueb tombeau / beau masculine, classiquea gouge / rouge féminine, classiqueb offusqués / musqués masculine, classiquea glabre / macabre féminine, classiqueb chenus / connus masculine, classiquea Gange / l’Ange féminine, classiqueb voir / noir masculine, classiquea t’admire / myrrhe féminine, classiqueb Humanité / insanité masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les fleurs du mal, Michel Lévy, 1868· numérisation wikisource.org· Sources