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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les fleurs du mal, 1861· Fleurs du mal

CXV. Femmes damnées

Charles Baudelaire· 26 quatrains, alexandrins, 104 vers

A la pâle clarté‖ des lampes languissantes,Sur de profonds coussins‖ tout imprégnés d’odeurHippolyte rêvait‖ aux caresses puissantesQui levaient le rideau‖ de sa jeune candeur.

Elle cherchait, d’un œil‖ troublé par la tempête,De sa naïveté‖ le ciel déjà lointain,Ainsi qu’un voyageur‖ qui retourne la têteVers les horizons bleus‖ dépassés le matin.

De ses yeux amortis‖ les paresseuses larmes,L’air brisé, la stupeur,‖ la morne volupté,Ses bras vaincus, jetés‖ comme de vaines armes,Tout servait, tout parait‖ sa fragile beauté.

Étendue à ses pieds,‖ calme et pleine de joie,Delphine la couvait‖ avec des yeux ardents,Comme un animal fort‖ qui surveille une proie,Après l’avoir d’abord‖ marquée avec les dents.

Beauté forte à genoux‖ devant la beauté frêle,Superbe, elle humait‖ voluptueusementLe vin de son triomphe,‖ et s’allongeait vers elle,Comme pour recueillir‖ un doux remerciement.

Elle cherchait dans l’œil‖ de sa pâle victimeLe cantique muet‖ que chante le plaisir,Et cette gratitude‖ infinie et sublimeQui sort de la paupière‖ ainsi qu’un long soupir.

— « Hippolyte, cher cœur,‖ que dis-tu de ces choses ?Comprends-tu maintenant‖ qu’il ne faut pas offrirL’holocauste sacré‖ de tes premières rosesAux souffles violents‖ qui pourraient les flétrir ?

Mes baisers sont légers‖ comme ces éphémèresQui caressent le soir‖ les grands lacs transparents,Et ceux de ton amant‖ creuseront leurs ornièresComme des chariots‖ ou des socs déchirants ;

Ils passeront sur toi‖ comme un lourd attelageDe chevaux et de bœufs‖ aux sabots sans pitié…Hippolyte, ô ma sœur !‖ tourne donc ton visage,Toi, mon âme et mon cœur,‖ mon tout et ma moitié,

Tourne vers moi tes yeux‖ pleins d’azur et d’étoiles !Pour un de ces regards‖ charmants, baume divin,Des plaisirs plus obscurs‖ je lèverai les voiles,Et je t’endormirai‖ dans un rêve sans fin ! »

Mais Hippolyte alors,‖ levant sa jeune tête :— « Je ne suis point ingrate‖ et ne me repens pas,Ma Delphine, je souffre‖ et je suis inquiète,Comme après un nocturne‖ et terrible repas.

Je sens fondre sur moi‖ de lourdes épouvantesEt de noirs bataillons‖ de fantômes épars,Qui veulent me conduire‖ en des routes mouvantesQu’un horizon sanglant‖ ferme de toutes parts.

Avons-nous donc commis‖ une action étrange ?Explique, si tu peux,‖ mon trouble et mon effroi :Je frissonne de peur‖ quand tu me dis : « Mon ange ! »Et cependant je sens‖ ma bouche aller vers toi.

Ne me regarde pas‖ ainsi, toi, ma pensée !Toi que j’aime à jamais,‖ ma sœur d’élection,Quand même tu serais‖ un embûche dresséeEt le commencement‖ de ma perdition ! »

Delphine secouant‖ sa crinière tragique,Et comme trépignant‖ sur le trépied de fer,L’œil fatal, répondit‖ d’une voix despotique :— « Qui donc devant l’amour‖ ose parler d’enfer ?

Maudit soit à jamais‖ le rêveur inutileQui voulut le premier,‖ dans sa stupidité,S’éprenant d’un problème‖ insoluble et stérile,Aux choses de l’amour‖ mêler l’honnêteté !

Celui qui veut unir‖ dans un accord mystiqueL’ombre avec la chaleur,‖ la nuit avec le jour,Ne chauffera jamais‖ son corps paralytiqueA ce rouge soleil‖ que l’on nomme l’amour !

Va, si tu veux, chercher‖ un fiancé stupide ;Cours offrir un cœur vierge‖ à ses cruels baisers ;Et, pleine de remords‖ et d’horreur, et livide,Tu me rapporteras‖ tes seins stigmatisés…

On ne peut ici-bas‖ contenter qu’un seul maître ! »Mais l’enfant, épanchant‖ une immense douleur,Cria soudain : — « Je sens‖ s’élargir dans mon êtreUn abîme béant ;‖ cet abîme est mon cœur !

Brûlant comme un volcan,‖ profond comme le vide !Rien ne rassasiera‖ ce monstre gémissantEt ne rafraîchira‖ la soif de l’EuménideQui, la torche à la main,‖ le brûle jusqu’au sang.

Que nos rideaux fermés‖ nous séparent du monde,Et que la lassitude‖ amène le repos !Je veux m’anéantir‖ dans ta gorge profonde,Et trouver sur ton sein‖ la fraîcheur des tombeaux ! »

— Descendez, descendez,‖ lamentables victimes,Descendez le chemin‖ de l’enfer éternel !Plongez au plus profond‖ du gouffre, où tous les crimes,Flagellés par un vent‖ qui ne vient pas du ciel,

Bouillonnent pêle-mêle‖ avec un bruit d’orage.Ombres folles, courez‖ au but de vos désirs ;Jamais vous ne pourrez‖ assouvir votre rage,Et votre châtiment‖ naîtra de vos plaisirs.

Jamais un rayon frais‖ n’éclaira vos cavernes ;Par les fentes des murs‖ des miasmes fiévreuxFiltrent en s’enflammant‖ ainsi que des lanternesEt pénètrent vos corps‖ de leurs parfums affreux.

L’âpre stérilité‖ de votre jouissanceAltère votre soif‖ et roidit votre peau,Et le vent furibond‖ de la concupiscenceFait claquer votre chair‖ ainsi qu’un vieux drapeau.

Loin des peuples vivants,‖ errantes, condamnées,A travers les déserts‖ courez comme les loups ;Faites votre destin,‖ âmes désordonnées,Et fuyez l’infini‖ que vous portez en vous !

Versification

Forme
26 quatrains (quatrains)
Rimes
26(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
26 quatrains
Mots à la rime
a languissantes / puissantes féminine, classiqueb d’odeur / candeur masculine, classiquea tempête / tête féminine, classiqueb lointain / matin masculine, classiquea larmes / armes féminine, classiqueb volupté / beauté masculine, classiquea joie / proie féminine, classiqueb ardents / dents masculine, classiquea frêle / elle féminine, classiqueb voluptueusement / remerciement masculine, classiquea victime / sublime féminine, classiqueb plaisir / soupir masculine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb offrir / flétrir masculine, classiquea éphémères / ornières féminine, classiqueb transparents / déchirants masculine, classiquea attelage / visage féminine, classiqueb pitié / moitié masculine, classiquea d’étoiles / voiles féminine, classiqueb divin / fin masculine, classiquea tête / inquiète féminine, classiqueb pas / repas masculine, classiquea épouvantes / mouvantes féminine, classiqueb épars / parts masculine, classiquea étrange / ange féminine, classiqueb effroi / toi masculine, classiquea pensée / dressée féminine, classiqueb d’élection / perdition masculine, classiquea tragique / despotique féminine, classiqueb fer / d’enfer masculine, classiquea inutile / stérile féminine, classiqueb stupidité / l’honnêteté masculine, classiquea mystique / paralytique féminine, classiqueb jour / l’amour masculine, classiquea stupide / livide féminine, classiqueb baisers / stigmatisés masculine, classiquea maître / être féminine, classiqueb douleur / cœur masculine, classiquea vide / l’Euménide féminine, classiqueb gémissant / sang masculine, non classiquea monde / profonde féminine, classiqueb repos / tombeaux masculine, classiquea victimes / crimes féminine, classiqueb éternel / ciel masculine, classiquea d’orage / rage féminine, classiqueb désirs / plaisirs masculine, classiquea cavernes / lanternes féminine, classiqueb fiévreux / affreux masculine, classiquea jouissance / concupiscence féminine, classiqueb peau / drapeau masculine, classiquea condamnées / désordonnées féminine, classiqueb loups / vous masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les fleurs du mal, Michel Lévy, 1868· numérisation wikisource.org· Sources