Les fleurs du mal, 1861· Tableaux parisiens
XCII. Le Cygne
À Victor Hugo
I
Andromaque, je pense‖ à vous ! — Ce petit fleuve,Pauvre et triste miroir‖ où jadis resplenditL’immense majesté‖ de vos douleurs de veuve,Ce Simoïs menteur‖ qui par vos pleurs grandit,
A fécondé soudain‖ ma mémoire fertile,Comme je traversais‖ le nouveau Carrousel.— Le vieux Paris n’est plus‖ (la forme d’une villeChange plus vite, hélas !‖ que le cœur d’un mortel) ;
Je ne vois qu’en esprit‖ tout ce camp de baraques,Ces tas de chapiteaux‖ ébauchés et de fûts,Les herbes, les gros blocs‖ verdis par l’eau des flaques,Et, brillant aux carreaux,‖ le bric-à-brac confus.
Là s’étalait jadis‖ une ménagerie ;Là je vis un matin,‖ à l’heure où sous les cieuxClairs et froids le Travail‖ s’éveille, où la voiriePousse un sombre ouragan‖ dans l’air silencieux,
Un cygne qui s’était‖ évadé de sa cage,Et, de ses pieds palmés‖ frottant le pavé sec,Sur le sol raboteux‖ traînait son blanc plumage.Près d’un ruisseau sans eau‖ la bête ouvrant le bec
Baignait nerveusement‖ ses ailes dans la poudre,Et disait, le cœur plein‖ de son beau lac natal :« Eau, quand donc pleuvras-tu ?‖ quand tonneras-tu, foudre ? »Je vois ce malheureux,‖ mythe étrange et fatal,
Vers le ciel quelquefois,‖ comme l’homme d’Ovide,Vers le ciel ironique‖ et cruellement bleu,Sur son cou convulsif‖ tendant sa tête avide,Comme s’il adressait‖ des reproches à Dieu !
II
Paris change ! mais rien‖ dans ma mélancolieN’a bougé ! palais neufs,‖ échafaudages, blocs,Vieux faubourgs, tout pour moi‖ devient allégorie,Et mes chers souvenirs‖ sont plus lourds que des rocs.
Aussi devant ce Louvre‖ une image m’opprime :Je pense à mon grand cygne,‖ avec ses gestes fous,Comme les exilés,‖ ridicule et sublime,Et rongé d’un désir‖ sans trêve ! et puis à vous,
Andromaque, des bras‖ d’un grand époux tombée,Vil bétail, sous la main‖ du superbe Pyrrhus,Auprès d’un tombeau vide‖ en extase courbée ;Veuve d’Hector, hélas !‖ et femme d’Hélénus !
Je pense à la négresse,‖ amaigrie et phtisique,Piétinant dans la boue,‖ et cherchant, l’œil hagard,Les cocotiers absents‖ de la superbe AfriqueDerrière la muraille‖ immense du brouillard ;
À quiconque a perdu‖ ce qui ne se retrouveJamais ! jamais ! à ceux‖ qui s’abreuvent de pleursEt tettent la Douleur‖ comme une bonne louve !Aux maigres orphelins‖ séchant comme des fleurs !
Ainsi dans la forêt‖ où mon esprit s’exileUn vieux Souvenir sonne‖ à plein souffle du cor !Je pense aux matelots‖ oubliés dans une île,Aux captifs, aux vaincus !‖… à bien d’autres encor !
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 13(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 7 quatrains
- Mots à la rime
- a fleuve / veuve féminine, classiqueb resplendit / grandit masculine, classiquea fertile / ville féminine, classiqueb Carrousel / mortel masculine, classiquea baraques / flaques féminine, classiqueb fûts / confus masculine, classiquea ménagerie / voirie féminine, classiqueb cieux / silencieux masculine, classiquea cage / plumage féminine, classiqueb sec / bec masculine, classiquea poudre / foudre féminine, classiqueb natal / fatal masculine, classiquea d’Ovide / avide féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classiquea mélancolie / allégorie féminine, classiqueb blocs / rocs masculine, classiquea m’opprime / sublime féminine, classiqueb fous / vous masculine, classiquea tombée / courbée féminine, classiqueb Pyrrhus / d’Hélénus masculine, classiquea phtisique / Afrique féminine, classiqueb hagard / brouillard masculine, classiquea retrouve / louve féminine, classiqueb pleurs / fleurs masculine, classiquea s’exile / île féminine, classiqueb cor / encor masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
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52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les fleurs du mal, Michel Lévy, 1868· numérisation wikisource.org· Sources