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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les fleurs du mal, 1861· Tableaux parisiens

XCIII. Les Sept Vieillards

Charles Baudelaire· 13 quatrains, alexandrins, 52 vers

À Victor Hugo

Fourmillante cité,‖ cité pleine de rêves,Où le spectre en plein jour‖ raccroche le passant !Les mystères partout‖ coulent comme des sèvesDans les canaux étroits‖ du colosse puissant.

Un matin, cependant‖ que dans la triste rueLes maisons, dont la brume‖ allongeait la hauteur,Simulaient les deux quais‖ d’une rivière accrue,Et que, décor semblable‖ à l’âme de l’acteur,

Un brouillard sale et jaune‖ inondait tout l’espace,Je suivais, roidissant‖ mes nerfs comme un hérosEt discutant avec‖ mon âme déjà lasse,Le faubourg secoué‖ par les lourds tombereaux.

Tout à coup, un vieillard‖ dont les guenilles jaunesImitaient la couleur‖ de ce ciel pluvieux,Et dont l’aspect aurait‖ fait pleuvoir les aumônes,Sans la méchanceté‖ qui luisait dans ses yeux,

M’apparut. On eût dit‖ sa prunelle trempéeDans le fiel ; son regard‖ aiguisait les frimas,Et sa barbe à longs poils,‖ roide comme une épée,Se projetait, pareille‖ à celle de Judas.

Il n’était pas voûté,‖ mais cassé, son échineFaisant avec sa jambe‖ un parfait angle droit,Si bien que son bâton,‖ parachevant sa mine,Lui donnait la tournure‖ et le pas maladroit

D’un quadrupède infirme‖ ou d’un juif à trois pattes.Dans la neige et la boue‖ il allait s’empêtrant,Comme s’il écrasait‖ des morts sous ses savates,Hostile à l’univers‖ plutôt qu’indifférent.

Son pareil le suivait :‖ barbe, œil, dos, bâton, loques,Nul trait ne distinguait,‖ du même enfer venu,Ce jumeau centenaire,‖ et ces spectres baroquesMarchaient du même pas‖ vers un but inconnu.

À quel complot infâme‖ étais-je donc en butte,Ou quel méchant hasard‖ ainsi m’humiliait !Car je comptai sept fois,‖ de minute en minute,Ce sinistre vieillard‖ qui se multipliait !

Que celui-là qui rit‖ de mon inquiétude,Et qui n’est pas saisi‖ d’un frisson fraternel,Songe bien que malgré‖ tant de décrépitudeCes sept monstres hideux‖ avaient l’air éternel !

Aurais-je, sans mourir,‖ contemplé le huitième,Sosie inexorable,‖ ironique et fatal,Dégoûtant Phénix, fils‖ et père de lui-même ?— Mais je tournai le dos‖ au cortège infernal.

Exaspéré comme un‖ ivrogne qui voit double,Je rentrai, je fermai‖ ma porte, épouvanté,Malade et morfondu,‖ l’esprit fiévreux et trouble,Blessé par le mystère‖ et par l’absurdité !

Vainement ma raison‖ voulait prendre la barre ;La tempête en jouant‖ déroutait ses efforts,Et mon âme dansait,‖ dansait, vieille gabarreSans mâts, sur une mer‖ monstrueuse et sans bords !

Versification

Forme
13 quatrains (quatrains)
Rimes
13(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
13 quatrains
Mots à la rime
a rêves / sèves féminine, classiqueb passant / puissant masculine, classiquea rue / accrue féminine, classiqueb hauteur / l’acteur masculine, classiquea l’espace / lasse féminine, classiqueb héros / tombereaux masculine, classiquea jaunes / aumônes féminine, classiqueb pluvieux / yeux masculine, classiquea trempée / épée féminine, classiqueb frimas / Judas masculine, classiquea échine / mine féminine, classiqueb droit / maladroit masculine, classiquea pattes / savates féminine, classiqueb s’empêtrant / qu’indifférent masculine, classiquea loques / baroques féminine, classiqueb venu / inconnu masculine, classiquea butte / minute féminine, classiqueb m’humiliait / multipliait masculine, classiquea inquiétude / décrépitude féminine, classiqueb fraternel / éternel masculine, classiquea huitième / lui-même féminine, classiqueb fatal / infernal masculine, classiquea double / trouble féminine, classiqueb épouvanté / l’absurdité masculine, classiquea barre / gabarre féminine, classiqueb efforts / bords masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les fleurs du mal, Michel Lévy, 1868· numérisation wikisource.org· Sources