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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les fleurs du mal, 1861· Tableaux parisiens

XCIV. Les Petites Vieilles

Charles Baudelaire· quatrains, alexandrins, 84 vers

À Victor Hugo

I

Dans les plis sinueux‖ des vieilles capitales,Où tout, même l’horreur,‖ tourne aux enchantements,Je guette, obéissant‖ à mes humeurs fatales,Des êtres singuliers,‖ décrépits et charmants.

Ces monstres disloqués‖ furent jadis des femmes,Éponine ou Laïs !‖ — Monstres brisés, bossusOu tordus, aimons-les !‖ ce sont encor des âmes.Sous des jupons troués‖ et sous de froids tissus

Ils rampent, flagellés‖ par les bises iniques,Frémissant au fracas‖ roulant des omnibus,Et serrant sur leur flanc,‖ ainsi que des reliques,Un petit sac brodé‖ de fleurs ou de rébus ;

Ils trottent, tout pareils‖ à des marionnettes ;Se traînent, comme font‖ les animaux blessés,Ou dansent, sans vouloir‖ danser, pauvres sonnettesOù se pend un Démon‖ sans pitié ! Tout cassés

Qu’ils sont, ils ont des yeux‖ perçants comme une vrille,Luisants comme ces trous‖ où l’eau dort dans la nuit ;Ils ont les yeux divins‖ de la petite filleQui s’étonne et qui rit‖ à tout ce qui reluit.

— Avez-vous observé‖ que maints cercueils de vieillesSont presque aussi petits‖ que celui d’un enfant ?La Mort savante met‖ dans ces bières pareillesUn symbole d’un goût‖ bizarre et captivant,

Et lorsque j’entrevois‖ un fantôme débileTraversant de Paris‖ le fourmillant tableau,Il me semble toujours‖ que cet être fragileS’en va tout doucement‖ vers un nouveau berceau ;

À moins que, méditant‖ sur la géométrie,Je ne cherche, à l’aspect‖ de ces membres discords,Combien de fois il faut‖ que l’ouvrier varieLa forme de la boîte‖ où l’on met tous ces corps.

— Ces yeux sont des puits faits‖ d’un million de larmes,Des creusets qu’un métal‖ refroidi pailleta…Ces yeux mystérieux‖ ont d’invincibles charmesPour celui que l’austère‖ Infortune allaita !

II

De Frascati défunt‖ Vestale enamourée ;Prêtresse de Thalie,‖ hélas ! dont le souffleurDéfunt, seul, sait le nom ;‖ célèbre évaporéeQue Tivoli jadis‖ ombragea dans sa fleur,

Toutes m’enivrent ! mais‖ parmi ces êtres frêlesIl en est qui, faisant‖ de la douleur un miel,Ont dit au Dévouement‖ qui leur prêtait ses ailes :« Hippogriffe puissant,‖ mène-moi jusqu’au ciel ! »

L’une, par sa patrie‖ au malheur exercée,L’autre, que son époux‖ surchargea de douleurs,L’autre, par son enfant‖ Madone transpercée,Toutes auraient pu faire‖ un fleuve avec leurs pleurs !

III

Ah ! que j’en ai suivi,‖ de ces petites vieilles !Une, entre autres, à l’heure‖ où le soleil tombantEnsanglante le ciel‖ de blessures vermeilles,Pensive, s’asseyait‖ à l’écart sur un banc,

Pour entendre un de ces‖ concerts, riches de cuivre,Dont les soldats parfois‖ inondent nos jardins,Et qui, dans ces soirs d’or‖ où l’on se sent revivre,Versent quelque héroïsme‖ au cœur des citadins.

Celle-là droite encor,‖ fière et sentant la règle,Humait avidement‖ ce chant vif et guerrier ;Son œil parfois s’ouvrait‖ comme l’œil d’un vieil aigle ;Son front de marbre avait‖ l’air fait pour le laurier !

IV

Telles vous cheminez,‖ stoïques et sans plaintes,À travers le chaos‖ des vivantes cités,Mères au cœur saignant,‖ courtisanes ou saintes,Dont autrefois les noms‖ par tous étaient cités.

Vous qui fûtes la grâce‖ ou qui fûtes la gloire,Nul ne vous reconnaît !‖ un ivrogne incivilVous insulte en passant‖ d’un amour dérisoire ;Sur vos talons gambade‖ un enfant lâche et vil.

Honteuses d’exister,‖ ombres ratatinées,Peureuses, le dos bas,‖ vous côtoyez les murs ;Et nul ne vous salue,‖ étranges destinées !Débris d’humanité‖ pour l’éternité mûrs !

Mais moi, moi qui de loin‖ tendrement vous surveille,L’œil inquiet, fixé‖ sur vos pas incertains,Tout comme si j’étais‖ votre père, ô merveille !Je goûte à votre insu‖ des plaisirs clandestins :

Je vois s’épanouir‖ vos passions novices ;Sombres ou lumineux,‖ je vis vos jours perdus ;Mon cœur multiplié‖ jouit de tous vos vices !Mon âme resplendit‖ de toutes vos vertus !

Ruines ! ma famille !‖ ô cerveaux congénères !Je vous fais chaque soir‖ un solennel adieu !Où serez-vous demain,‖ Èves octogénaires,Sur qui pèse la griffe‖ effroyable de Dieu ?

Versification

Forme
Quatrains
Rimes
21(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
9 quatrains
Mots à la rime
a capitales / fatales féminine, classiqueb enchantements / charmants masculine, classiquea femmes / âmes féminine, classiqueb bossus / tissus masculine, classiquea iniques / reliques féminine, classiqueb omnibus / rébus masculine, classiquea marionnettes / sonnettes féminine, classiqueb blessés / cassés masculine, classiquea vrille / fille féminine, classiqueb nuit / reluit masculine, classiquea vieilles / pareilles féminine, classiqueb enfant / captivant masculine, classiquea débile / fragile féminine, classiqueb tableau / berceau masculine, classiquea géométrie / varie féminine, classiqueb discords / corps masculine, classiquea larmes / charmes féminine, classiqueb pailleta / allaita masculine, classiquea enamourée / évaporée féminine, classiqueb souffleur / fleur masculine, classiquea frêles / ailes féminine, classiqueb miel / ciel masculine, classiquea exercée / transpercée féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquea vieilles / vermeilles féminine, classiqueb tombant / banc masculine, classiquea cuivre / revivre féminine, classiqueb jardins / citadins masculine, classiquea règle / aigle féminine, classiqueb guerrier / laurier masculine, classiquea plaintes / saintes féminine, classiqueb cités masculine, classiquea gloire / dérisoire féminine, classiqueb incivil / vil masculine, classiquea ratatinées / destinées féminine, classiqueb murs / mûrs masculine, classiquea surveille / merveille féminine, classiqueb incertains / clandestins masculine, classiquea novices / vices féminine, classiqueb perdus / vertus masculine, classiquea congénères / octogénaires féminine, classiqueb adieu / Dieu masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les fleurs du mal, Michel Lévy, 1868· numérisation wikisource.org· Sources